vendredi 29 février 2008

Le Monument des Mobiles (Jean Turcan sculpteur)

« Histoire rocambolesque d’une commande : Le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) », chapitre 2 :

Gaudensi Allar, plans, coupes, élévation du Monument des Mobiles des Bouches-du-Rhône, 1891, archives municipales de Marseille

L’exemple du Monument des Mobiles s’avère plus emblématique encore, car il s’inscrit dans un mouvement national visant à commémorer les morts de la guerre franco-prussienne.
Le 6 janvier 1888, lors d’un banquet anniversaire de la bataille du 6 janvier 1871, les rescapés du 4e bataillon de la garde mobile des Bouches-du-Rhône décident d’honorer leurs camarades tombés au champ d’honneur. Les différents corps d’armée se regroupent dans un comité unique, celui des anciens combattants de 1870-71. Il s’attache aussitôt les services de Gaudensi Allar (1841-1904) pour l’élaboration des plans et de Jean Turcan (1846-1895), « seul grand prix [de Rome, né dans le département,] qui ait pris part à la campagne. »[1]
L’architecte et le sculpteur établissent un devis estimatif en septembre 1891. Ils évaluent le coût des différents motifs constituant le monument : la statue en bronze de La France armée est estimée à 22 000 francs, les quatre groupes de soldats en pierre de Lens à 30 000 francs, les quatre grandes armoiries de villes à 10 000 francs, la sculpture ornementale (palmes, couronnes de chêne, moulures…) à 2 000 francs et les inscriptions à 1 000 francs ; soit un total de 65 000 francs. Face à l’ampleur de la tâche, cette somme paraît relativement modique mais le statuaire consent à fixer ce prix pour que le monument puisse être réalisé à moindre frais.[2] Le dossier, soumis au Conseil municipal le 8 décembre 1891, emporte l’adhésion des élus. Ceux-ci accordent de bon cœur une subvention de 20 000 francs.[3] Pour leur part, le Conseil général et l’État s’engagent respectivement pour 5 000 et 18 000 francs.[4] Le reste provient de souscripteurs privés. Toutes les communes du département récoltent des fonds par le biais de cercles et de sociétés. Les particuliers riches et pauvres apportent leur concours. Selon leurs moyens, les dons varient de 15 centimes à 200 francs. Au 10 février 1892, le total de la souscription se chiffre à 79 193,24 francs.[5] Le fort engouement populaire pour cette noble entreprise dépasse ainsi les prévisions les plus optimistes.

Jean Turcan, Monument des Mobiles des Bouches-du-Rhône (détail)
Carte postale

Parallèlement se pose la question de l’emplacement. La commission technique du comité s’intéresse dans un premier temps aux places Castellane et Saint-Michel ou encore au bas de la Canebière. Toutefois, ces sites exigent un aménagement coûteux. En définitive, après consultation des artistes, le haut des allées de Meilhan[6] qui nécessite simplement l’abatage d’un platane est retenu. Le 24 février 1892, la construction du monument débute enfin. La composition pyramidale s’étage sur 12,50 m de hauteur : l’allégorie d’airain domine tandis que dix-sept soldats français et allemands combattent sur une plate-forme circulaire au niveau médian. Les belligérants, serrés les uns contre les autres, traduisent l’énergie du combat, sans doute teintée de chauvinisme revanchard. « M. Allar, qui [est] un homme de goût et de mesure, lui [fait] observer que l’on pourrait supprimer le Prussien que l’on piétine sans nuire à l’idée patriotique, mais Turcan [demeure] inflexible. […] D’autre part, M. Allar aurait voulu laisser plus d’espace entre la tour et les soldats. Le monument y eut gagné en ampleur et en souplesse. Là encore, le bon sens de l’architecte [doit] battre en retraite devant l’intransigeance du sculpteur. »[7] Malgré ce léger bémol, l’ensemble se révèle extrêmement décoratif, d’autant plus que l’œuvre est présentée au centre d’un bassin comme un motif de fontaine… Ce n’est que le 2 février 1904 qu’est prise la décision de substituer une bande gazonnée à la vasque.[8]

Calendrier publicitaire du savon La Croix, imprimerie Moullot, 1896

Le chantier s’achève le 30 décembre 1893 ; l’inauguration se déroule le 26 mars 1894 en présence d’une foule immense criant au chef-d’œuvre et applaudissant à tout rompre. Cette ferveur s’explique du fait que chacun peut se sentir proches de ces héros anonymes ou s’identifier à eux. Bientôt, de par sa situation géographique en face de l’église néogothique Saint-Vincent-de-Paul, le monument patriotique se pare également d’un sens politique nouveau. Le glaive de La France armée – on pourrait également dire de La République – défie l’édifice religieux alors que l’anticléricalisme ambiant annonce la séparation de l’Église et de l’État. Cet antagonisme se niche jusque dans le langage courant : d’un côté, les Mobiles ou les gardes mobilisés en 1870-1871 ; de l’autre, les Réformés dont le vocable trouve son origine dans l’ancien couvent des Augustins Réformés sur lequel est bâti le lieu de culte. Pas étonnant, dès lors, si les cartes postales de la Belle Époque ou les calendriers publicitaires se plaisent tant à confronter les deux monuments !
[à suivre]

[1] Archives Municipales de Marseille (A.M.M.) 2D845, pièces annexes du Conseil de délibération du 8 décembre 1891 : lettre du comité des anciens combattants au maire de Marseille du 10 février 1892.
[2] A.M.M. 2D845, op. cit. : devis estimatif du 28 septembre 1891.
[3] A.M.M. 1D147, délibération du Conseil municipal du 8 décembre 1891, p.154-158 : érection d’un monument à la mémoire des enfants des Bouches-du-Rhône morts pour la Patrie en 1870-1871.
[4] Archives Nationales (A.N.) F214360, dossiers d’attribution d’œuvres d’art classés par départements et localités – an VIII-1939 – Bouches-du-Rhône – Marseille / Trets – monument à la mémoire des enfants des Bouches-du-Rhône victimes de la guerre de 1870-1871 : arrêté du 3 mars 1893.
[5] A.M.M. 2D845, op. cit. : lettre du comité des anciens combattants au maire de Marseille du 10 février 1892.
[6] Aujourd’hui allées Léon Gambetta.
[7] Servian (Ferdinand), « Jean Turcan », Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Marseille, Marseille, 1911, vol.1906-1911, p.111-112.
[8] A.M.M. 1D181, délibération du Conseil municipal du 2 février 1904, p.28-29 : Monument des Mobiles des Bouches-du-Rhône – substitution d’une zone gazonnée à la vasque qui entoure le monument.

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