mardi 11 mars 2008

Le Chevalier Roze (Jean Hugues sculpteur)

En 1877, le médecin des épidémies Évariste Bertulus, académicien marseillais, réunit quelques membres de l’Académie de Marseille ainsi que les représentants de toute la presse locale dans un comité à la gloire du Chevalier Roze (1675-1733), héros de la peste de 1720. Aussitôt, le comité ouvre une souscription publique dans le but d’élever une statue au grand homme, pendant de Monseigneur Belzunce, autre héros de la grande peste. Malgré un écho contemporain - cette maladie infectieuse sévit en Orient -, la souscription ne rapporte, en deux ans, qu’une somme peu importante. L’idée d’une statue évanouit au profit d’un buste monumental.
Le choix du sculpteur s’arrête judicieusement en 1879 sur Jean-Baptiste Hugues (1849-1930). Ce jeune artiste marseillais est alors pensionnaire de l’État à Rome. Il est au tout début de sa carrière. Ceci permet un arrangement fort appréciable pour les deux parties : d’une part, le statuaire obtient sa première commande importante pouvant augmenter rapidement sa notoriété naissante ; d’autre part, le comité s’attache un artiste d’avenir pour un prix des plus modestes. En effet, « M. Hugues […] fit preuve en cette circonstance d’un désintéressement qui fait honneur à son caractère comme à ses sentiments pour sa ville natale : tous frais payés, l’artiste ne reçut presque rien pour cette œuvre sérieuse »1.


Jean-Baptiste Hugues, Chevalier Roze, 1880, buste en bronze
place Fontaine Rouvière (présentation actuelle), Marseille

Jean-Baptiste Hugues modèle le buste monumental (1,20 m x 1,50 m) du Chevalier Roze dans son atelier de la Villa Médicis puis la fonte est effectuée selon le système antique par la maison romaine Cavaliere Nelli. En 1880, l’œuvre est envoyée à Marseille où elle est exposée au Cercle Artistique puis dans la grand-salle de Nouvelle Bibliothèque ; l’année suivante, elle figure à l’exposition des Amis des Arts. Mais plus le temps passe et moins les élus ne montrent de bonne volonté à ériger la sculpture sur une place publique : les principaux membres du comité appartiennent hélas à la droite libérale et catholique alors que la municipalité s’oriente vers une gauche anticlérical.
L’emplacement sert de prétexte à tous les retardements possibles. Le comité pensait placer le Chevalier Roze au sommet de la colonne de la peste à la place du Génie de Chardigny dont le mauvais état commençait à inquiéter. Une autorisation présidentielle allait en ce sens. Cependant, le buste possède une largeur difficile à concilier avec la finesse du chapiteau qui doit le supporter. Cette remarque justifiée entraîne, de 1880 à 1884, la nomination successive de commissions chargées d’évaluer différents sites susceptibles d’accueillir le monument qu’elles récusent sitôt après. Pourquoi pas la niche du grand escalier de l’Hôtel de Ville ? Le volume n’est pas adapté à un buste ! Et la Tourette, lieu où s’illustra le héros ? Manque de surface ! Et devant l’Hôtel Dieu ? Manque d’air ! Et cet infime square sur l’esplanade dite des Moulins ? Manque de propreté et « il sert de rendez-vous le soir à des rencontres qui ne sont pas toujours des modèles de morale »2

Jean-Baptiste Hugues, Chevalier Roze, 1880, buste en bronze
esplanade de la Tourette (présentation de 1886), Marseille

Pendant ces mêmes années, la presse locale qui est partie prenante dans cette affaire rappelle régulièrement mais sans grands effets le sort malheureux du Chevalier Roze3. Le comité est, quant à lui, affaibli par le décès de plusieurs de ses membres fondateurs dont le président Évariste Bertulus. En fin de compte, le devenir du monument aurait sans doute été irrémédiablement compromis sans l’intervention inattendue d’un acteur imprévu : le choléra. En effet, de juillet 1884 à août 1885 une épouvantable épidémie cholérique ravage Marseille et sa campagne, évoquant le spectre de la peste de 1720. Du coup, pour la Ville, l’érection d’un monument au Chevalier Roze se pare d’un sens politique nouveau et fort. Dès 1884, le site de la Tourette est réexaminé : un édicule mural palliera le manque d’espace. Le monument est finalement inauguré le 14 juillet 1886… en l’absence du comité commanditaire que l’on a par inadvertance oublié d’inviter ! [à suivre]

1 Vincens (Charles), « Rapport sur l’attribution du prix Beaujour à la statuaire », Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Marseille, Marseille, 1892, p.336
2 Archives Municipales de Marseille 1D125 : délibération du Conseil municipal du 3 septembre 1880, p.111-113
3 Dans La Gazette du Midi : Meyer (A.), « Le buste du Chevalier Roze », 3 septembre 1880 ; dans Le Petit Marseillais : Adv., « Histoire de trois statues », 1er octobre 1881 - A. G., « Un coin pour le Chevalier Roze », 1er mai 1883 - L., « Et les statues ? », 27 janvier 1884 - P., « Et la statue du Chevalier Roze », 13 février 1886

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