mercredi 12 mars 2008

Le Monument à Adolphe Thiers (Auguste Clesinger sculpteur)

"Histoire de trois monuments marseillais en 1880", chapitre 4 (fin) :

Pire encore est l’histoire du monument dédié à Adolphe Thiers ! En novembre 1879, le maire en exercice Simon Ramagni, également à la tête du comité à l’origine de la souscription pour la réalisation d’une statue à la mémoire du Marseillais libérateur de la France, Adolphe Thiers (1797-1877), fait voter une subvention de 20000 francs en faveur de son comité. D’autres villes se sont déjà lancées dans un projet identique ; Marseille, cité natale du grand homme, souhaite ainsi combler son retard.
Un concours est aussitôt ouvert aux sculpteurs locaux. Certains auraient voulu imposer André Allar (1845-1926) mais le comité, appuyé par le statuaire en personne, prône l’aspect démocratique du concours. En avril 1880, les maquettes sont présentées pour examen. Contrairement à l’échec du monument à la République, ce projet attire les maîtres marseillais les plus en vue du moment. André Allar envoie deux maquettes. Émile Aldebert (1827-1924), Salomon Laugier (1835-1890) et bien d’autres exposent chacun un modèle1. Toutes ces sculptures reprennent une composition à deux registres : au sommet, debout ou assis, se trouve l’effigie de l’ancien président de la République ; au pied, se situent des allégories (Renommée, Gloire…) ou des bas-reliefs rappelant les hauts faits du personnage.

Émile Aldebert, Monument à Adolphe Thiers, 1880, maquette en plâtre
Académie de Marseille

Pourtant – premier coup de théâtre ! – ce même mois d’avril, un statuaire parisien, Auguste Clesinger (1814-1883), obtient l’exécution du monument à la demande expresse de la veuve d’Adolphe Thiers. Oubliées les belles vertus du concours !
La question de l’emplacement surgit dans la foulée. Le 6 avril 1880, le Conseil municipal, répondant aux vœux du maire, désigne la place de la Bourse comme seul site acceptable… Mais la roue tourne. Frédéric Hugueny remplace Simon Ramagni, contesté, du 9 juillet 1880 au 23 janvier 1881. Sur ce, le radical Jean-Baptiste Brochier emporte les élections et la mairie. Dès lors, la célébration de l’homme qui a écrasé la Commune n’est plus à l’ordre du jour. Le nouveau maire s’acharne à défaire ce qui a été fait, en commençant par la délibération du 6 avril 1880 qu’il déclare illégale2 : moins des ¾ du Conseil étaient présent pour le vote. Pour compenser cette mesure impopulaire – beaucoup de Marseillais ont participé à la souscription –, il fait resurgir le projet de monument à la République3, cette Arlésienne que l’on promet en vain depuis cinq années.
Une violente campagne de presse, orchestrée par le Radical de Marseille et le Petit Marseillais, appuie la politique de Jean-Baptiste Brochier et multiplie les raisons, parfois incongrues, de ne pas élever cette statue : « M. Thiers, boursier de la Ville de Marseille, M. Thiers, qui sans cette circonstance n’aurait jamais quitté les environs du pétrin paternel, a fait preuve d’un égoïsme révoltant envers sa ville natale, sa bienfaitrice, celle qui lui fourni les moyens de jouer le grand rôle qu’il était appelé à remplir. Il n’a même pas songé, lui trente fois millionnaire, à laisser un souvenir à ce lycée dont les portes lui furent gratuitement ouvertes, à y créer une simple bourse semblable à celle qui lui fut attribuée et où il puisa l’éducation nécessaire à devenir ce qu’il a été »4.
En définitive, Marseille n’érige pas le monument à Adolphe Thiers bien que la sculpture ait été réalisée et malgré une autorisation du ministère de l’Intérieur : « la Ville gardera son autorisation, elle n’en usera pas, ce qui est son droit absolu [...] L’État, en effet, peut autoriser l’érection d’une statue sur la voie publique d’une commune française, il ne peut l’ordonner »5.
En conclusion, le bilan sculpté des années 1880 s’avère décevant. La multiplication d’énergies contraires a annihilé bien des efforts. Aujourd’hui, quelques cent vingt ans plus tard, la mémoire de ces événements s’est encore étiolé davantage. Le Monument à Espérandieu, caché dans sa cour, demeure inconnu des Marseillais. Le Chevalier Roze, délogé de son édicule maçonné, se présente désormais dans un cadre dépouillé à l’extrême, son nom et ses hauts faits n’évoquant plus rien à personne. Quant à la statue d’Adolphe Thiers d’Auguste Clesinger, elle est depuis longtemps égarée et ce n’est pas Marseille qui la réclamera ! En effet, le personnage reste tabou dans la cité phocéenne au point que la Municipalité, alors de droite, a refusé, voici quelques années, la tenue d’un colloque sur Adolphe Thiers en son sein. La commémoration implique surtout une mémoire sélective !

1 Sifferman (L.), « Les projets de monument de M. Thiers », Le Petit Marseillais, 10 avril 1880
2 Archives Municipales de Marseille 1D126 : délibération du Conseil municipal du 18 février 1881, p.45-47 ; délibération du Conseil municipal du 21 avril 1881, p.267-268 ; délibération du Conseil municipal du 14 mai 1881, p.353-356
3 Archives Municipales de Marseille 1D126 : délibération du Conseil municipal des 10 et 18 mai 1881, p.321-323 et 373-376
4 Z., « Encore la statue... », Le Petit Provençal, 6 août 1882
5 idem.

Aucun commentaire: