samedi 1 mars 2008

Monument aux Héros, aux morts en mer (Auguste Carli sculpteur)

« Histoire rocambolesque d’une commande : le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) », chapitre 3 :

Tout comme au siècle précédent, la fièvre commémorative encensant hommes admirables et héroïques inconnus se propage allègrement au début du XXe siècle, atteignant son paroxysme avec l’érection d’innombrables monuments aux morts de la guerre 14-18. Dans ce contexte propice naît en 1913 un projet célébrant les héros et victimes de la mer. L’idée paraît louable, voire fédératrice, dans un grand port de commerce ; aussi n’aurait-elle du susciter qu’enthousiasme, chacun entonnant à la suite de Victor Hugo la première strophe du poème Oceano Vox :
Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !
Il n’en fut rien !
Un comité constitué de personnalités éminentes – armateurs, négociants, hommes politiques dont l’ancien ministre des Finances et sénateur des Bouches-du-Rhône Paul Peytral en tant que président d’honneur – est l’instigateur dudit projet. La notoriété de ses membres garantissant le sérieux de l’entreprise, il obtient aussitôt l’adhésion de tous les syndicats de marins ainsi que le haut patronage du sous-secrétaire d’État à la Marine. Enfin, sans passer par le biais d’un concours, il désigne le sculpteur du futur monument : Auguste Carli (1868-1930).
L’artiste pourrait fort bien être à l’origine de sa nomination. En effet, il n’hésite pas à se servir de ses nombreuses relations pour initier une commande. Or, il se montre très proche des milieux radicaux-socialistes du département : il portraiture ainsi plusieurs politiciens de gauche comme le président du Conseil général Juvénal Deleuil (1901) ou le conseiller général et député Gabriel Baron (1905 et 1910). Au demeurant, il réalise à Aix-en-Provence l’édicule commémoratif de l’ancien vice-président du Sénat Victor Leydet (1910). Au printemps 1913, l’actualité de Carli est double : il présente le buste en plâtre de Paul Peytral au Salon des Artistes Français (n°3283) et sa version en marbre au Salon des Artistes Marseillais (n°353). La presse locale, dithyrambique, s’en fait l’écho : « Auguste Carli envoya deux pièces grandioses. […] Le buste, par le même artiste, de M. le sénateur Peytral est une incontestable merveille de ressemblance. Quant aux moyens d’exécution, ils sont magnifiques de sobriété et de quintessence. C’est là du grand art dans la meilleure portée. Cette œuvre est une des principales attirances de l’actuel Salon. »[1] En 1926, ce fameux buste sera inclus dans un monument à la mémoire de l’ex-ministre.

Auguste Carli, Monument à Paul Peytral, 1913-1926, Parc Borély


Enfin, peu importe qu’il sollicite la réalisation du projet ! Il présente sa maquette au commanditaire qui l’accepte sans coup férir. L’œuvre « se compose essentiellement d’un rocher sur lequel se tiennent trois personnages allégoriques. Le sculpteur a voulu célébrer en même temps que les victimes de la mer, ses héros. La Gloire et la Douleur se joignent donc à la France pour rendre hommage aux gens de la mer. »[2] En décembre 1913, elle est exposée dans l’atelier-musée de François Carli (1872-1957), mouleur et frère du statuaire, puis, en mars 1914, dans les vitrines de La Belle Jardinière, un magasin de la rue Saint-Ferréol, pour susciter l’enthousiasme des futurs souscripteurs.

Auguste Carli, Monument aux Héros, aux Morts en mer, 1913, maquette plâtre

Mais voilà que ce groupe de femmes placides déclenche la fureur des différentes corporations maritimes qui n’ont pas été consultées lors de l’agrément du modèle en plâtre. Le parti pris artistique de l’artiste, imposé d’office par ses amis, est fortement contesté. Les marins ne veulent pas d’une quelconque image de marbre ou de bronze qui n’aurait de sens que par la dédicace qu’elle arborerait. Effectivement, d’aucuns pensent que « la sculpture tumulaire de M. Carli ne répond nullement à son objet. À voir la nonchalante sérénité de ces figures esquissant des gestes peu compromettants, à considérer ces visages où se reflète l’unique souci de ne pas déranger les plis classiques des draperies, on ne se douterait guère que ces dames distinguées sont là pour glorifier les vaincus de la tempête ! Aussi bien, elles pourraient personnifier, avec un égal bonheur, les trois vertus théologales, ou les trois couleurs du drapeau national, et, au besoin, concréter pieusement la triple devise qui décore nos murs officiels. Il n’y aurait aucun inconvénient, semble-t-il, à les utiliser pour la sépulture d’un prélat austère, d’un patriote persévérant ou d’un démocrate orthodoxe, au choix. […] On cherche indistinctement le nom de la famille cossue qui a pu s’offrir le luxe d’orner son caveau d’un si fastueux navet. »[3] Dès lors, une violente campagne de presse pro (Le Petit Marseillais) et anti-Carli (Les Tablettes maritimes, Le Provençal, Le Cri de Marseille) s’organise.
[à suivre]

[1] Rougier (Elzéard), « Le Salon des Artistes Marseillais », Le Petit Marseillais, 6 avril 1913.
[2] M., « Le monument aux héros et victimes de la mer », Le Petit Marseillais, 4 avril 1914.
[3] Archives Départementales des Bouches-du-Rhône 4T38, monuments commémoratifs, sous-dossier Monument aux héros et victimes de la mer : Anonyme, « Autour d’un monument », Les Tablettes maritimes, article découpé sans la date.

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