dimanche 2 mars 2008

Monument aux Héros et Victimes de la mer (André Verdilhan sculpteur)

« Histoire rocambolesque d’une commande : le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) », chapitre 4 (fin) :

André Verdilhan, Monument aux Victimes de la mer, 1914, dessin publié dans Les Tablettes Maritimes (s.d.)

Dans la foulée, la fédération des syndicats maritimes fonde un second comité, aux objectifs en tous points pareils. Celui-ci adresse ses desiderata à André Verdilhan (1881-1963) qui esquisse rapidement un nouveau projet synthétisant l’attrait du large et ses dangers. « Sur une vague stylée un tronçon de barque supporte deux naufragés. L’un de ces deux hommes, par un geste énergique, appelle du secours, en même temps qu’il soutient, dans un effort vigoureux, son camarade d’infortune. Au pied de la vague, on voit étendue une victime de la mer. Sur le socle, devant la statue, l’artiste a représenté dans un bas-relief en bronze une femme tenant un enfant dans ses bras. Elle est sur la grève agitant un mouchoir pour dire adieu à l’être aimé qui s’éloigne sur les flots. […] De chaque côté du socle émergent deux sirènes. »1 Cette maquette concurrente, d’un point de vue esthétique, est incontestablement meilleure. Mais elle a le tort d’arriver en deuxième position ! D’autant plus qu’elle garde la dédicace de son rival et usurpe l’appui du ministère de la Marine. De fait, elle déroute les éventuels donateurs et, finalement, compromet l’érection dudit monument.
Auguste Carli et ses partisans réagissent vite et fort. Courant avril 1914, le sénateur Paul Peytral conduit Maurice Ajam, sous-secrétaire d’État à la Marine, dans l’atelier parisien du sculpteur afin d’y admirer sa maquette. Aussitôt le représentant du gouvernement réitère son soutien et se désolidarise fermement du projet Verdilhan : « J’ai l’honneur, écrit-il, de vous donner l’assurance que je tiens pour bien définitive l’acceptation donnée par mon prédécesseur le 31 octobre 1913 et par moi-même le 9 février dernier de patronner l’initiative prise par le comité Carli à l’exclusion de toute autre similaire. »2 Son collègue en charge des Beaux-Arts, après un pèlerinage similaire début mai, demande à la maison Thiébaut Frères un devis estimatif pour la fonte de la sculpture : le fondeur lui donne alors un prix approximatif de 40 000 francs.3 En résulte le vote d’une subvention étatique de 10 000 francs.4 Désormais, le sculpteur peut se remettre en toute confiance au travail. Déjà, il envisage d’envoyer son bronze au Salon de 1915…
Malheureusement, le déclenchement de la première Guerre mondiale, le 3 août 1914, annihile tout. D’abord, aucun Salon ne se tient durant le conflit. Ensuite, l’érection est ajournée sine die. Enfin, les différents protecteurs d’Auguste Carli disparaissent de la scène politique, conséquence d’un revers électoral ou d’un décès. C’est notamment le cas de Paul Peytral qui meurt le 30 novembre 1919.
Aussi, lorsque l’idée d’un Monument aux héros et victimes de la mer refait surface au début de l’Entre-deux-guerres, est-elle seulement portée par le Comité marseillais de la Marine Marchande. Libéré de la concurrence d’un projet officiel, ce dernier impose définitivement André Verdilhan et sa maquette. Toutefois le motif initial est édulcoré – seuls les trois naufragés sur leur lambeau de barque subsistent – vraisemblablement pour une question de coût malgré 75 000 francs de subvention accordés par la municipalité en 1921.5 Enfin, le groupe en bronze est érigé sur le promontoire du Pharo, dominant l’entrée du Vieux-Port, et inauguré solennellement le 14 juillet 1923.

André Verdilhan, Monument aux Héros et Victimes de la mer, 1923, jardin du Pharo, Marseille

Aujourd’hui, l’histoire a noyé l’œuvre dans un ensemble de monuments aux morts élevés ça et là par les différents faubourgs et banlieues (Monument aux Enfants de Saint-Henri morts pour la Patrie par Louis Botinelly, cimetière de Saint-Henri, 1921…) ainsi que par les divers corps de métiers (Aux avocats morts pour la Patrie par Henri Lombard, Palais de Justice, 1921…). Il est vrai que la marine marchande a souffert de la guerre ; la Compagnie Générale Transatlantique, dirigée par Jules Charles-Roux, perd ainsi un quart de sa flotte, torpillée par l’ennemi.6 Cependant, sans nier les tragédies consécutives au conflit, il convient rappeler par le biais de sa rocambolesque genèse que cette puissante sculpture célèbre initialement les marins et les pêcheurs victimes des dangers de la mer.

1 Réaud (L.), « Le monument aux héros et aux victimes de la mer. Un nouveau projet », Le Provençal, 29 mars 1914.
2 R., « Le monument aux héros et victimes de la mer », Le Petit Marseillais, 15 mai 1914. Le courrier du sous-secrétaire d’État à la Marine, daté du 10 avril 1914, est retranscrit in extenso.
3 A.N. F/21/4783, Bouches-du-Rhône, dossier Marseille, sous-dossier Monument aux marins naufragés : lettre de la maison Thiébaut Frères au sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts du 21 avril 1914.
4 R., op. cit.
5 A.M.M. 1D213, délibération du Conseil municipal du 13 mai 1921, p.393-394 : subvention au Comité du Monument aux Héros et Victimes de la Mer.
6 Boudet (Dominique), « Jules Charles-Roux, armateur », Jules Charles-Roux, le grand Marseillais de Paris, Marines éditions, Rennes, 2004, p.90-91.

Aucun commentaire: