samedi 24 mai 2008

La Muse de la Source (Jean Hugues sculpteur) - 2

La Muse de la Source, chapitre 2 :

Jean Hugues, Modèle posant dans l’attitude de la Muse de la Source, dessin
Musée du Louvre, département des arts graphique, Paris

Le modèle de la divinité – un croquis montre une jeune femme posant sur un banc dans l’atelier (RF 51939 - f°29 verso) – serait Marguerite Steinheil, la fameuse connaissance du président Félix Faure. Du moins le murmurera-t-on plus tard après que le procès de cette dernière pour le double meurtre de sa mère et de son mari défraie la chronique en novembre 1909. Effectivement, la rumeur bénéficie d’une double actualité : parallèlement à cette affaire judiciaire, l’État acquiert la statue polychrome et la dépose au palais du Sénat le 4 janvier 1910. Quelques facétieux sénateurs, notant une légère ressemblance avec la sulfureuse veuve, prennent alors l’habitude de surnommer l’effigie de bronze Madame Steinheil. Ainsi le bruit se répand-il… Mais peu importe la personnalité du modèle5 ! Ici prime le motif « d’une incontestable originalité et du plus gracieux caractère »6 toujours selon les dires de Louis Brès.


Jean Hugues, Études pour la pose de la Muse de la Source, dessins
Musée du Louvre, département des arts graphique, Paris

La recherche de la pose fait l’objet de toute une série d’études au crayon et à l’encre dans les carnets à dessins de Jean Hugues. Par exemple, sur un même feuillet, deux ébauches réfléchissent sur l’orientation à donner à la muse (RF 51942 - f°18 recto). La première, griffonnée rapidement, montre cette hésitation au travers d’un personnage bicéphale ; la seconde, plus élaborée, tranche et se tourne vers la droite. Une petite esquisse en terre cuite conservée au musée d’Orsay7, modelée avec vivacité comme le révèlent les boulettes d’argile à peine lissées, entérine cette décision. Elle est datée de 1881, c’est dire la lente maturation qui conduit au plâtre de 1893.



Jean Hugues, La Muse de la Source, esquisse en terre cuite, 1881
Musée d’Orsay, Paris

En douze années, la muse change de sens et regarde désormais vers la gauche. Cependant, l’une des constantes, à savoir cet aspect bucolique de « poète virgilien » traduit en sculpture par les rochers et les glaïeuls, demeure. Il semble pourtant que l’intention de l’artiste ait été plus complexe. En effet, dès l’abord, Jean Hugues accompagne son personnage d’un décor de sous-bois. Par la suite, cette pensée évolue vers l’idée de la grotte ou du nymphée. Plusieurs dessins y font allusion. Dans un premier cas, la grotte apparaît tel un écrin : l’arc de la cavité rocheuse est domestiqué par des volutes et une marche permet l’accès à l’œuvre. Ailleurs, dans une page réunissant deux études (RF 51943 - f°11 recto), l’accent est mis sur la profondeur et le volume : un réseau dense de lignes, digne d’un graveur en taille douce, module les ombres et la lumière. Dans un accès d’amour, le statuaire donne vie à sa divinité. Celle-ci, pudique, s’enfonce dans les profondeurs de la caverne.


Jean Hugues, Études pour l’environnement de la Muse de la Source, dessin
Musée du Louvre, département des arts graphique, Paris

5 Bien que l’allégation soit fort improbable, Marguerite Steinheil (1869-1954) aurait matériellement pu poser pour la statue du Salon de 1893. Cependant, Jean Hugues songe à sa figure depuis 1881 ; or Marguerite Steinheil n’a alors que 12 ans !
6 Louis Brès, op. cit.
7 L’esquisse a été donnée au musée du Louvre par le peintre Paul Hugues (1891-1972), fils du sculpteur, en 1945.

Aucun commentaire: