lundi 26 mai 2008

La Muse de la Source (Jean Hugues sculpteur) - 4

La Muse de la Source, chapitre 4 (fin) :

Si la divinité est à l’origine de toute une production d’art décoratif (Surtout de table, plâtre, Salon de 1907, n°4676 bis), elle conclut par ailleurs une décennie polychrome. En effet, dans les années 1890-1900, le statuaire marseillais travaille sur la couleur en sculpture, qu’elle soit obtenue par la peinture ou par le mélange des matériaux. Ces expériences sur de petits sujets sont souvent montrées au Salon : Séléné (statuette en marbre peint, 1895, n°3185), Portraits (bas-relief en marbre peint, 1896, n°3534), Venise (buste en marbre et bronze, 1898, n°3518). L’exemple le plus réussi dans le genre reste certainement Ravenne10, buste pendant de Venise conservé au musée des beaux-arts d’Arras. Cette œuvre allie avec bonheur le bronze – Siot-Decauville étant le fondeur – au marbre blanc auxquels s’ajoutent des pierres bleues pour les yeux et de la peinture pour la chevelure. Enfin, en 1900, l’artiste reporte la polychromie sur la sculpture monumentale : Amphitrite, déesse de la mer (groupe en marbre et bronze formant fontaine, Salon de 1900, n°2006) et bien évidemment la Muse de la Source.
Dès 1898, Jean Hugues songe à cette version colorée puisqu’il demande l’autorisation de l’État pour effectuer un moulage du plâtre original en vue d’en tirer un bronze11. En fait, seuls le personnage, les bas-reliefs et les glaïeuls sont en métal ; le sarcophage est en marbres jaune et rouge tandis que la terrasse et les rochers sont en marbre gris-vert. Sans doute en cours d’exécution, la statue ne participe ni à l’Exposition universelle de 1900 – on y retrouve cependant la version en marbre blanc de 1894 (n°334) – ni au Salon. Ce n’est que le 5 mai 1909 que l’État l’acquiert directement de l’artiste pour 7 000 francs. Après un bref passage au musée du Luxembourg, elle décore – on l’a vu – le salon Berthelot au palais du Sénat jusqu’en 1984, date à laquelle elle est attribuée au musée d’Orsay.

Jean Hugues, La Muse de la Source, statue en marbres et bronze, 1911
Ancienne collection Vermorel

Alors que la statue semblait être l’aboutissement de différentes recherches esthétiques, son affectation au Sénat relance inopinément l’intérêt du sculpteur, lui permettant enfin de concrétiser ses réflexions sur l’environnement de sa figure. Voici en quelles circonstances… Malgré son sobriquet, ou à cause de lui, Madame Steinheil obsèdent les sénateurs. Certains lui caressent le sein gauche – il porterait bonheur ! – avant chaque séance ; d’autres rêvent de la posséder. C’est notamment le cas de Victor Vermorel, constructeur automobile et sénateur du Rhône12. De part ses activités industrielles, il fréquente la famille Decauville, co-fondatrice de la fonderie Siot-Decauville qui a réalisé les éléments en bronze de l’œuvre. Par son intermédiaire, il commande une copie polychrome de la Muse de la Source au statuaire. Celui-ci, pour ce faire, remploie certainement le surmoulage effectué en 1898. Il ajoute en outre quelques variantes comme une restauration en trompe-l’œil de la cuve du sarcophage sur lequel il signe. En 1911, cette nouvelle version est installée aux Roches, la propriété des Vermorel à Villefranche-sur-Saône. Il paraît évident, dans un premier temps, que la sculpture sert réellement de fontaine en extérieur, peut-être dans un nymphée : un orifice percé dans le marbre permet effectivement au mascaron grotesque de cracher de l’eau. Toutefois, cette fonction est certainement éphémère car, le bassin étant factice, l’écoulement menace le bronze de corrosion et couvre le marbre de mousses13. De fait, la statue est rapatriée à l’intérieur de la maison familiale, sous le grand escalier où la pénombre ne la met pas en valeur ; elle y demeure jusqu’à sa récente apparition sur le marché de l’art14.
Jean Hugues a-t-il assisté à cette déconvenue ? Quoi qu’il en soit, il a renoué avec son sujet favori. Aussi, en 1914, en présente-t-il une réduction en marbre à l’exposition de l’Association des artistes marseillais (n°397). Mais, c’est pendant la Première Guerre mondiale qu’il parachève son œuvre, et ce en famille. Effectivement, à la fin du conflit, il marie sa fille Mariette à Émile Chauffard15, propriétaire d’un vaste domaine à Saint-Étienne-du-Grès dans les Alpilles : le Grand Fontanille. Il s’agit-là d’un mas provençal et d’un ensemble de jardins avec bassins, canal, fontaines, nymphée, allées, pergolas… datant du XVIIe siècle16. Aux yeux de l’artiste, le cadre s’avère idéal pour y implanter sa Muse de la Source. Diverses allusions réapparaissent alors dans ses carnets : un dessin aux crayons de couleur propose notamment un personnage féminin assis sur un banc dans l’attitude de la déesse, sous une treille, près d’un bassin (RF 51945 - f°60 recto). Il sculpte donc une ultime version, en marbre blanc, qui est installée dans une alcôve de verdure en bordure d’une pièce d’eau du Grand Fontanille17. Sans doute a-t-il appris de ses précédents déboires ; en tous les cas, la statue ne fait plus office de fontaine et se contente d’être un agréable point de vue.
Ainsi se terminent quelques quarante années de réflexions sur le motif de la Muse de la Source. Avec cette œuvre-phare, Jean Hugues s’inscrit à plus d’un titre dans son temps, ses préoccupations flirtant avec l’Art nouveau : introduction de l’élément végétal (factice ou réel), goût du bibelot d’art raffiné, préciosité des matériaux... Pour conclure, il convient encore de noter que sa figure trouve un épilogue marseillais dans une autre œuvre : la Fontaine des Danaïdes. Conçue en effet au tournant du XXe siècle pour ses premières ébauches, celle-ci hérite du mascaron cracheur d’eau de son aînée. Par ailleurs, elle affiche franchement sur sa vasque des inflexions formelles Art nouveau jusque-là très timides.

10 L’œuvre porte à l’origine le nom de Byzance et apparaît pour la première fois à l’exposition internationale des beaux-arts de Monaco de 1898 (n°662).
11 A.N. F/21/2174 : dossier Hugues, sous-dossier Muse de la Source (plâtre). L’autorisation est accordée le 3 août 1898 ; le 15 février 1899, le sculpteur restitue en bon état le modèle qu’il avait emprunté.
12 Victor Vermorel (1848-1927), constructeur de machines agricoles, entame des études sur les automobiles en 1902 et commence à en produire en 1908. Parallèlement, il se lance en politique : il est élu au Sénat le 3 janvier 1909 et le reste jusqu’à la fin de son mandat, le 20 janvier 1920.
13 L’œuvre a été restaurée à Paris au printemps 2006 : les marbres étaient gorgés de micro-organismes végétaux, reliquats desdites mousses.
14 L’œuvre est acquise par deux antiquaires parisiens en 2005. Restaurée et revendue, elle reparaît sur le marché londonien le 28 septembre 2006 (Christie’s, n°100) où elle est proposée à un prix astronomique (estimation entre 230 000 et 370 000 €) ; elle ne trouve pas preneur.
15 Émile Chauffard (1879-1970) épouse Mariette Hugues (1893- circa 1982/1985) en 1918.
16 Le Grand Fontanille reste un domaine privé. Il a toutefois fait l’objet d’un pré-inventaire à l’Inventaire général du patrimoine culturel en 1988 et dépend du plan d’occupation des sols de la ville de Saint-Étienne-du-Grès.
17 L’agencement est connu par un jeu de cartes postales datant de l’entre-deux-guerres ; aujourd’hui, la sculpture n’est plus en place.

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