mardi 10 juin 2008

L'atelier-musée des frères Carli - 5

L’atelier-musée des frères Carli – chapitre 5 :

La promotion de ses œuvres ne s’exempte pas du mercantilisme. Lorsqu’en 1902, le sculpteur expose au Salon des artistes français un groupe monumental en plâtre, La Lutte de Jacob et l’Ange (n°2323), quelques admirateurs et amis[1] l’achètent pour le musée des Beaux-Arts de Marseille. Parallèlement, il diffuse des éditions en plâtre des deux maquettes de la sculpture : un premier modèle où l’ange déploie ses ailes et un second – celui qui sera agrandi – aux ailes repliées. Sans doute est-ce le moyen de rentabiliser l’exécution d’une œuvre coûteuse en énergie et en temps.

Auguste Carli, La Lutte de Jacob et de l’Ange, groupe plâtre, 1902
Musée des Beaux-Arts de Marseille (photo du Catalogue illustré du Salon)

Parfois, cette promotion tient de l’abus. Il en va de la sorte avec le haut-relief que lui commande, en avril 1903, la Caisse d’Épargne des Bouches-du-Rhône.[2] Son président, Eugène Rostand, négocie un salaire de 10 000 francs pour le statuaire alors que celui-ci estimait son ouvrage à 15 000 francs. Aussi Auguste Carli songe-t-il à compenser la perte d’argent par la vente future du modèle, si bien qu’en décembre 1904, le moulage est offert à l’acquisition des amateurs, moyennant 1 000 francs, dans l’atelier-musée : « Rien de plus grandiose », proclame Elzéard Rougier, « pour l’ornementation d’une cheminée ».[3] Si le succès de l’œuvre se confirme, l’exécution d’autres moulages est déjà prévue d’autant plus que l’édition de cartes postales appuie la campagne de publicité distillée dans la presse marseillaise. Aussitôt alerté, Eugène Rostand s’oppose fermement à cette vente. Dès le 17 décembre 1904, il écrit vertement au sculpteur : « En droit, quand on commande à un artiste une œuvre pour une destination précise, l’artiste, à moins de réserves expresses, ne peut aliéner à nouveau ce qu’il a déjà aliéné. Pour la maquette même (encore pourrions-nous la revendiquer) il pourrait seulement la conserver, ou s’il lui plait la briser, au plus la donner à un musée, mais non en tirer un profit pécuniaire. / En fait il n’est pas admissible, le bon sens lui-même suffira à vous l’indiquer, que des œuvres statuaires, exécutés spécialement pour notre institution et à ses frais puissent se retrouver par exemple dans plusieurs institutions similaires, ou dans des locaux d’un ordre tout différent ».[4] Devant la menace d’un procès, l’artiste renonce à son projet ; il offre finalement l’unique moulage réalisé au musée de Digne en février 1909 (détruit en 1969).
Néanmoins, entre les expositions de Vierges et la promotion des œuvres d’Auguste Carli, l’atelier-musée dispose d’une grande publicité, relayée régulièrement par la presse quotidienne, notamment Le Petit Marseillais. La petite entreprise possède pignon sur rue. De fait, particuliers et associations passent ici leurs commandes religieuses. Tel est le cas des fonderies du Sud-Est, Reynier et Gossin, trois des principaux établissements industriels du quartier de Menpenti qui se regroupent en 1914 pour doter l’église Saint-Défendant d’une Jeanne d’Arc modelée par Auguste Carli.

Auguste Carli, Jeanne d’Arc, statue polychrome (plâtre ?), 1914
Église Saint-Défendant, 10e arrondissement

[1]. Ce groupe d’amateurs marseillais – fervents catholiques pour la plupart – se compose de collectionneurs (Georges Zarifi) et de sculpteurs (Paul Gonzalès, François Carli, Ary Bitter, Charles Delanglade, Gabriel Joucla).
[2]. Laurence Américi et Laurent Noet, Bâtir un palais pour l’épargne, Marseille, édition de la Caisse d’Épargne Provence-Alpes-Corse, 2004, p. 75-77.
[3]. Rougier, op. cit. à la note 4.
[4]. Archives de la Caisse d’Épargne des Bouches-du-Rhône Aa03 boite 80, correspondance avec les artistes, liasse Carli : lettre d’Eugène Rostand à Auguste Carli du 17 décembre 1904.

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