mercredi 11 juin 2008

L'atelier-musée des frères Carli - 6

L’atelier-musée des frères Carli, chapitre 6 :

La municipalité marseillaise elle-même, bien que socialiste, porte assez rapidement un œil bienveillant sur les activités de la rue Neuve. Ainsi, le 23 février 1905, François Carli est-il invité à soumissionner pour l’exécution d’une Vierge.[1] Il s’agit en fait d’une statue machinée de 1,60m en cartonnage colorié destinée au Grand Théâtre municipal pour une représentation du Jongleur de Notre-Dame, miracle en trois actes de Jules Massenet sur un livret de Maurice Léna. Le sculpteur-mouleur emporte le marché – il est vrai que la Ville ne s’adresse qu’à lui ! – moyennant 400 francs… une commande fastueuse étant donné que l’œuvre « n’a pas eu le succès que l’on pouvait attendre ».[2] Dans le contexte délicat de la séparation de l’Église et de l’État, le sujet – un jongleur embrasse la vie monastique pour sauver son âme après que la statue de la Vierge compatissante s’anime pour guider son choix – n’enflamme guère les foules.

François Carli, Le Bienheureux Alessandro Sauli et L’Immaculée Conception d’après Pierre Puget, statues en plâtre, 1908
Musée des Beaux-Arts de Marseille

Mais cet échec n’est pas imputable à l’artiste ! Dès lors, d’autres commandes municipales suivent, en particulier celle concernant le moulage des œuvres génoises de Pierre Puget. L’idée émane du conservateur du musée Philippe Auquier, relayée par le secrétaire général de la presse marseillaise Louis Fauché. Or Puget est à la mode : la Ville qui inaugure dans les mêmes temps un quatrième monument à la gloire de l’artiste baroque[3] s’enthousiasme pour le projet. François Carli, sollicité pour le travail, part en Italie avec la commission des Beaux-Arts en 1906 ; le 15 février 1907, le Conseil municipal approuve son devis de 17 500 francs. La commande comprend les moules et le tirage de deux épreuves (pour Gênes et Marseille) des œuvres suivantes : l’Assomption de la Vierge de l’Albergo dei Poveri (4 000 francs), Saint Sébastien et le Bienheureux Alessando Sauli de Santa Maria Assunta di Carignano (5 000 francs chacun) et l’Immaculée Conception de l’Oratoire de San Filippo Neri (2 000 francs). Une somme de 1 500 francs est prévue pour l’emballage et le transport à Marseille des moulages alors que les creux sont détruits sur place.[4]
Les travaux commencent par 15 jours de chômage pour cause administrative, entraînant un surcoût – une allocation compensatoire de 3 000 francs est d’ailleurs attribuée le 5 février 1908[5] – et durent près de 7 mois. D’autre part, pour la première fois, il est dit que François Carli emploie des collaborateurs.
Ici, la tâche colossale justifie la présence d’ouvriers ; toutefois, à Marseille, il est probable que l’atelier-musée emploie plusieurs personnes. La chance veut que l’un de ses employés ait gravi les échelons jusqu’à l’obtention du Prix de Rome en 1921. Aujourd’hui encore, le curriculum d’Élie-Jean Vézien (1890-1983) atteste ses années de formation : « En 1904- Entre chez le bijoutier Guérini, maître graveur et orfèvre, qui le fait entrer à l’École des Beaux-Arts et l’adresse chez le sculpteur François Carli qui lui enseigne la sculpture ».[6] En 1906, l’adolescent travaille toujours pour les Carli. Sans doute, est-il initié au moulage. En tous les cas, c’est dans l’atelier-musée qu’il obtient sa première commande : un bas-relief religieux, Saint Michel terrassant le dragon, pour le pan coupé d’un petit immeuble.[7] Les autres ouvriers, certainement, possèdent un profil proche : élèves ou anciens élèves de l’école des Beaux-Arts voisine.

Élie-Jean Vézien, Saint Michel terrassant le dragon, bas-relief en marbre, 1906
Angle des rues Tilsit et Saint-Pierre, 6e arrondissement

Pour conclure, François Carli, fort de son expérience professionnelle, est nommé professeur moulage à l’école municipale des Beaux-Arts en octobre 1917, après le départ en retraite de son prédécesseur. Son aura de sculpteur-mouleur dépasse alors la seule sphère régionale : en effet, il revendique dans sa lettre de candidature des travaux exécutés pour les musées du Trocadéro et de Saint-Germain ainsi que pour l’hôpital militaire du Val-de-Grâce.[8]
Par ailleurs, la Grande Guerre favorise le regain de la foi. De nouveaux saints sont canonisés : Jeanne d’Arc (1920), Jean-Marie Vianney (1925), Thérèse de l’Enfant Jésus (1925). De fait, le militantisme des frères Carli diminue : les expositions de Vierges cessent tandis que des manifestations de plus grande ampleur s’imposent : Paul Gonzalès préside ainsi la section d’art catholique lors de l’Exposition coloniale de 1922 et, en 1935, la Ville de Marseille organise une importante Exposition catholique.

[1]. A.M.M. 2D1224, pièces annexes aux délibérations du 7 juillet 1905, dossier François Carli – Vierge – Grand Théâtre : rapport relatif à l’acquisition d’une statue pour le Grand Théâtre municipal du 23 février 1905.
[2]. A.M.M. 2D1224, pièces annexes aux délibérations du 7 juillet 1905, dossier François Carli – Vierge – Grand Théâtre : rapport de la commission des sciences et arts.
[3]. Henri Lombard, Monument à Pierre Puget, groupe marbre inauguré le 16 septembre 1906. Existaient déjà la Fontaine Puget (Étienne Dantoine, 1801), la Colonne Puget (Jean-Joseph Foucou, 1816) et la statue de Puget (Marius Ramus, 1855).
[4]. A.M.M. 1D187, délibération du 15 février 1907, p.175-176 : musée des Beaux-Arts, moulage des œuvres de Puget qui sont à gênes – soumission F. Carli.
[5]. A.M.M. 1D189, délibération du 5 février 1908, p.59-60 : musée des Beaux-Arts, moulage des œuvres de Puget par Carli – mémoire supplémentaire.
[6]. Élie-Jean Vézien, Curriculum vitæ, s.d. (vers 1950-1960), collection particulière.
[7]. Ibid. : « En 1906- première réalisation artistique : bas relief en pierre ‘‘St Georges terrassant le dragon’’ décorant l’angle de l’immeuble, rue [sic] St Pierre et Tilsit. » ; avec le temps, Élie-Jean Vézien se trompe sur l’iconographie, le personnage ailé ne pouvant être associé à saint Georges.
[8]. A.M.M. 31R105 – professeurs de l’école des Beaux-Arts, 1809-1933 : lettre de candidature de François Carli du 8 octobre 1917.

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