jeudi 27 novembre 2008

Immeuble 1, boulevard Eugène Pierre

Pour « FM », je reproduis de larges extraits de la longue notice que mon amie Florence Marciano (autre FM) a consacré à l’immeuble du 1 boulevard Eugène Pierre pour l’exposition photographique Tête à tête qui eut lieu lors des journées du patrimoine 2007 à la préfecture des Bouches-du-Rhône :

Pan coupé du n°1 boulevard Eugène Pierre
5e arrondissement

En décembre 1846, Dominique Turcan, entrepreneur-maçon et tailleur de pierre, achète le terrain à l’angle des rues Eugène-Pierre et Devilliers pour y bâtir cinq maisons mitoyennes. Elles sont effectivement construites et terminées en 1848. Elles sont immédiatement vendues aux enchères : « cinq maisons terminées, le gros œuvre, restent les finitions. » Le cahier des charges est peu détaillé ; on sait seulement qu’elles sont en pierre de taille, mais on peut constater leur qualité et supposer dès lors que le propriétaire en est l’auteur.
La construction en elle-même est assez banale, mais la sculpture y est abondante et surtout parlante ; son rôle décoratif y est secondaire ou plutôt à prendre au second degré puisque c’est tout un discours sur le statut de l’architecte et du sculpteur qui se trouve ici illustré et même commenté.
Tout d’abord, les consoles du balcon sont un décor traditionnel, mais sont des portraits parmi lesquels on reconnaît Léonard de Vinci et Michel-Ange, figures de l’artiste complet (peintre, sculpteur, architecte). Au-dessus de ces références à la grande histoire de l’art, la frise en bas-relief dudit balcon montre paradoxalement un atelier de sculpture où le professeur est absent et la discipline inexistante : les tabourets sont renversés ainsi que les travaux en cours ; les élèves se battent (y compris à coup de maillet !). Ironiquement, au-dessus, la figure centrale d’une cariatide portant la peau du lion de Némée (symbole d’une force herculéenne) refuse de jouer son rôle et se croise les bras. L’anarchie règne partout, mais cela ne semble guère émouvoir l’« artiste statuaire » ou plutôt « ayant rêvé de l’être », accoudé au fronton dans une attitude à la fois désinvolte et rêveuse (il est en train de fumer la pipe). Ce commentaire souligne la précarité du statut de sculpteur-statuaire et représenterait la première revendication de Dominique Turcan qui n’a droit qu’au titre de tailleur de pierre. […]

Dominique Turcan ?, L’Artiste statuaire ayant rêvé de l’être et L’Atelier de sculpture
Pan coupé du n°1 boulevard Eugène Pierre, 5e arrondissement

Plus haut encore et régnant sur la façade (donc grand ordonnateur de l’architecture et de la sculpture décorative) apparaît l’architecte en buste : un homme chauve et barbu, bien mis (veste, nœud-papillon, faux-col), sorte de portrait officiel. Il est présenté comme « sachant tout faire même sans diplôme », c’est-à-dire sans formation, puisque l’école municipale de dessin qui comprend la classe d’architecture ne délivre aucun diplôme et n’a pas de cursus défini, obligatoire, mais décerne seulement des prix en fin d’année. La profession d’entrepreneur-maçon est en effet celle d’un artisan qui apprend son métier, son savoir-faire sur le tas et se trouve sans doute en concurrence avec les autres « architectes » sortant de l’école. Turcan revendique son habileté de constructeur traditionnel.

Dominique Turcan ?, Type d’architecte sachant tout faire même sans diplôme
Pan coupé du n°1 boulevard Eugène Pierre, 5e arrondissement

Pourtant, la figure dominante de l’artiste est chahutée, ridiculisée car elle est entourée de l’« artiste célèbre » et l’« artiste inconnu » ravalés au rang de petits singes savants, tradition iconographique de l’artiste qui imite au lieu d’inventer ; on pourrait les considérer comme une sorte de vanité. La seule différence entre ces deux images, triviale, étant que l’artiste célèbre, au moins, mange à sa faim…
Dominique Turcan a exprimé beaucoup de choses dans cette façade, avec beaucoup d’ironie, sur le statut de ces deux personnages importants du bâtiment, l’architecte et le sculpteur ; il a peut-être exprimé une certaine rancœur sur la non-reconnaissance et la difficulté de l’artisan, malgré une culture solide qu’il exprime diversement : portraits fouillés, référence à l’antiquité et à la Renaissance, frise en bas-relief, quasi ronde-bosse de la cariatide et même la sculpture animalière !
Un des mascarons, grimaçant, pourrait-il représenter Dominique Turcan lui-même ? Ou bien n’est-il qu’un artisan talentueux qui se moque de ces artistes que sont le statuaire et l’architecte ? Sans doute se situe-t-il à la frontière des deux mondes, celui de l’artisan (qu’il est) et celui de l’artiste (qu’il estime être ?) ; il se situe également à la lisière de deux conceptions de l’artiste : le sculpteur bohême – la période romantique étant celle de la naissance de l’artiste maudit – et de l’artiste reconnu, arrivé en Monsieur.
Cette ironie est poignante quand on sait que Turcan se trouve en faillite en septembre 1848 (période de marasme économique à Marseille) et tous ses biens vendus aux enchères. Il ne se remet pas de cette faillite : il est journalier à sa mort; quant à sa femme, elle meurt en 1871 à l’hospice de la Charité.

3 commentaires:

FM a dit…

Merci de cette notice, depuis le temps que je cherchais la localisation de cette immeuble.
Beau travail !!!
Merci,

mittre a dit…

Merci de cette notice, c'était très intéressant de lire à propos de maisons de mon quartier.

Par contre, est-ce que vous avez l'information sur les reliefs de l'immeuble voisine 3 Bd Eugène Pierre?

Merci d'avance!

Laurent Noet a dit…

De mémoire, cet immeuble (3 Bd Eugène Pierre) ne me dit rien. Si vous avez des photos, n'hésitez pas. Merci en tous les cas pour votre message.