vendredi 29 février 2008

Le Monument des Mobiles (Jean Turcan sculpteur)

« Histoire rocambolesque d’une commande : Le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) », chapitre 2 :

Gaudensi Allar, plans, coupes, élévation du Monument des Mobiles des Bouches-du-Rhône, 1891, archives municipales de Marseille

L’exemple du Monument des Mobiles s’avère plus emblématique encore, car il s’inscrit dans un mouvement national visant à commémorer les morts de la guerre franco-prussienne.
Le 6 janvier 1888, lors d’un banquet anniversaire de la bataille du 6 janvier 1871, les rescapés du 4e bataillon de la garde mobile des Bouches-du-Rhône décident d’honorer leurs camarades tombés au champ d’honneur. Les différents corps d’armée se regroupent dans un comité unique, celui des anciens combattants de 1870-71. Il s’attache aussitôt les services de Gaudensi Allar (1841-1904) pour l’élaboration des plans et de Jean Turcan (1846-1895), « seul grand prix [de Rome, né dans le département,] qui ait pris part à la campagne. »[1]
L’architecte et le sculpteur établissent un devis estimatif en septembre 1891. Ils évaluent le coût des différents motifs constituant le monument : la statue en bronze de La France armée est estimée à 22 000 francs, les quatre groupes de soldats en pierre de Lens à 30 000 francs, les quatre grandes armoiries de villes à 10 000 francs, la sculpture ornementale (palmes, couronnes de chêne, moulures…) à 2 000 francs et les inscriptions à 1 000 francs ; soit un total de 65 000 francs. Face à l’ampleur de la tâche, cette somme paraît relativement modique mais le statuaire consent à fixer ce prix pour que le monument puisse être réalisé à moindre frais.[2] Le dossier, soumis au Conseil municipal le 8 décembre 1891, emporte l’adhésion des élus. Ceux-ci accordent de bon cœur une subvention de 20 000 francs.[3] Pour leur part, le Conseil général et l’État s’engagent respectivement pour 5 000 et 18 000 francs.[4] Le reste provient de souscripteurs privés. Toutes les communes du département récoltent des fonds par le biais de cercles et de sociétés. Les particuliers riches et pauvres apportent leur concours. Selon leurs moyens, les dons varient de 15 centimes à 200 francs. Au 10 février 1892, le total de la souscription se chiffre à 79 193,24 francs.[5] Le fort engouement populaire pour cette noble entreprise dépasse ainsi les prévisions les plus optimistes.

Jean Turcan, Monument des Mobiles des Bouches-du-Rhône (détail)
Carte postale

Parallèlement se pose la question de l’emplacement. La commission technique du comité s’intéresse dans un premier temps aux places Castellane et Saint-Michel ou encore au bas de la Canebière. Toutefois, ces sites exigent un aménagement coûteux. En définitive, après consultation des artistes, le haut des allées de Meilhan[6] qui nécessite simplement l’abatage d’un platane est retenu. Le 24 février 1892, la construction du monument débute enfin. La composition pyramidale s’étage sur 12,50 m de hauteur : l’allégorie d’airain domine tandis que dix-sept soldats français et allemands combattent sur une plate-forme circulaire au niveau médian. Les belligérants, serrés les uns contre les autres, traduisent l’énergie du combat, sans doute teintée de chauvinisme revanchard. « M. Allar, qui [est] un homme de goût et de mesure, lui [fait] observer que l’on pourrait supprimer le Prussien que l’on piétine sans nuire à l’idée patriotique, mais Turcan [demeure] inflexible. […] D’autre part, M. Allar aurait voulu laisser plus d’espace entre la tour et les soldats. Le monument y eut gagné en ampleur et en souplesse. Là encore, le bon sens de l’architecte [doit] battre en retraite devant l’intransigeance du sculpteur. »[7] Malgré ce léger bémol, l’ensemble se révèle extrêmement décoratif, d’autant plus que l’œuvre est présentée au centre d’un bassin comme un motif de fontaine… Ce n’est que le 2 février 1904 qu’est prise la décision de substituer une bande gazonnée à la vasque.[8]

Calendrier publicitaire du savon La Croix, imprimerie Moullot, 1896

Le chantier s’achève le 30 décembre 1893 ; l’inauguration se déroule le 26 mars 1894 en présence d’une foule immense criant au chef-d’œuvre et applaudissant à tout rompre. Cette ferveur s’explique du fait que chacun peut se sentir proches de ces héros anonymes ou s’identifier à eux. Bientôt, de par sa situation géographique en face de l’église néogothique Saint-Vincent-de-Paul, le monument patriotique se pare également d’un sens politique nouveau. Le glaive de La France armée – on pourrait également dire de La République – défie l’édifice religieux alors que l’anticléricalisme ambiant annonce la séparation de l’Église et de l’État. Cet antagonisme se niche jusque dans le langage courant : d’un côté, les Mobiles ou les gardes mobilisés en 1870-1871 ; de l’autre, les Réformés dont le vocable trouve son origine dans l’ancien couvent des Augustins Réformés sur lequel est bâti le lieu de culte. Pas étonnant, dès lors, si les cartes postales de la Belle Époque ou les calendriers publicitaires se plaisent tant à confronter les deux monuments !
[à suivre]

[1] Archives Municipales de Marseille (A.M.M.) 2D845, pièces annexes du Conseil de délibération du 8 décembre 1891 : lettre du comité des anciens combattants au maire de Marseille du 10 février 1892.
[2] A.M.M. 2D845, op. cit. : devis estimatif du 28 septembre 1891.
[3] A.M.M. 1D147, délibération du Conseil municipal du 8 décembre 1891, p.154-158 : érection d’un monument à la mémoire des enfants des Bouches-du-Rhône morts pour la Patrie en 1870-1871.
[4] Archives Nationales (A.N.) F214360, dossiers d’attribution d’œuvres d’art classés par départements et localités – an VIII-1939 – Bouches-du-Rhône – Marseille / Trets – monument à la mémoire des enfants des Bouches-du-Rhône victimes de la guerre de 1870-1871 : arrêté du 3 mars 1893.
[5] A.M.M. 2D845, op. cit. : lettre du comité des anciens combattants au maire de Marseille du 10 février 1892.
[6] Aujourd’hui allées Léon Gambetta.
[7] Servian (Ferdinand), « Jean Turcan », Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Marseille, Marseille, 1911, vol.1906-1911, p.111-112.
[8] A.M.M. 1D181, délibération du Conseil municipal du 2 février 1904, p.28-29 : Monument des Mobiles des Bouches-du-Rhône – substitution d’une zone gazonnée à la vasque qui entoure le monument.

jeudi 28 février 2008

Le Monument aux morts de Tombouctou (Adolphe Royan sculpteur)

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous soumettre sous la forme de feuilleton un article que j’ai écrit pour le Bulletin de l’Essor (n°14, décembre 2006) : « Histoire rocambolesque d’une commande : le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) ». Voici le premier chapitre :

Adolphe Royan, Monument aux mort de Tombouctou, 1897, cimetière Saint-Pierre

Durant la dernière décennie du XIXe siècle, la France poursuit la célébration de ses grands hommes, gloires illustres et célébrités obscures, par une statuomanie effrénée. Marseille n’échappe pas à la règle : avec des fortunes diverses, le promoteur André Chave (buste marbre, 1890), le chansonnier Victor Gélu (haut-relief bronze, 1891), l’oculiste Jacques Daviel (buste bronze, 1891), le poète Alphonse de Lamartine (buste bronze, 1891), l’abbé Louis Dassy (groupe marbre, 1892) et le sculpteur Pierre Puget (groupe marbre, 1896-1906) investissent l’espace urbain.
À côté de ces honorables personnages, les anonymes reçoivent à leur tour l’hommage de leurs concitoyens. Il en va ainsi des morts de la Colonne Bonnier. L’épisode renvoie à un événement tragique de la colonisation en Afrique : le 10 janvier 1894, le lieutenant-colonel Eugène Bonnier et ses hommes conquièrent de la légendaire cité de Tombouctou. Pas pour longtemps cependant ! Cinq jours plus tard, les Touaregs tendent une embuscade et défont les troupes françaises au terme d’une bataille homérique. Les dépouilles des malheureux conquérants, retrouvées le 12 février suivant par le commandant Joffre, sont rapatriées à Marseille où le valeureux officier avait fait ses études et ensevelies au cimetière Saint-Pierre. Sur la terre qui leur est consacrée, un comité entreprend l’érection d’un monument commémoratif. En mai 1897, à l’issue d’un concours, le projet est confié à l’architecte Auguste Lombard, ancien camarade de classe du défunt lieutenant-colonel, et au sculpteur Adolphe Royan.[1] L’iconographie primée par le jury représente La France armée – ou plutôt Gallia, une Gaule éternelle autant que mythique, au vu de son casque ailé – se recueillant devant un obélisque dédié aux glorieux combattants. L’œuvre est inaugurée au début de l’année 1898.
[à suivre]

[1] Palliès (Antonin), « Pour les morts de Tombouctou », Le Petit Marseillais, 11 mai 1897.

mercredi 27 février 2008

Eugène Rostand (Charles Delanglade sculpteur)

En 2004, la Caisse d’Épargne Provence-Alpes-Corse fêtait le centenaire de son hôtel central, place Estrangin. Pour célébrer cet événement, elle m’a commandé – ainsi qu’à l’historienne Laurence Américi – un livre d’entreprise : Bâtir un palais pour l’épargne (un exemplaire a été déposé aux archives municipales). Dans ce cadre-là, j’ai été amené à étudier trois portraits d’Eugène Rostand (1843-1915), président de ladite Caisse.
Charles Delanglade, Eugène Rostand, médaille en bronze (avers), 1911
collection de la Caisse d’Épargne
En 1911, la Caisse d’Épargne fête le 25e anniversaire de la présidence d’Eugène Rostand (1886-1911). Une souscription, exclusivement réservée aux membres du Conseil des directeurs et du collège central des administrateurs, est ouverte à cette occasion afin d’offrir au président une médaille commémorative en bronze. La gravure de cette médaille est confiée à Charles Delanglade (1870-1952), un artiste proche des Rostand – le frère du sculpteur, le médecin Édouard Delanglade, était notamment le condisciple d’Edmond Rostand, fils d'Eugène, au Lycée de Marseille – et issu de la grande bourgeoisie marseillaise. L’avers représente Eugène Rostand de profil, en costume d’académicien et arborant la croix de la Légion d’honneur ; le revers montre le nouvel hôtel.
Charles Delanglade, Eugène Rostand, bas-relief en pierre, 1921
escalier d’honneur de la Caisse d’Épargne

Pour le centenaire de la Caisse d’Épargne des Bouches-du-Rhône en 1921, Charles Delanglade agrandit, à la demande de Wulfran Jauffret alors président de l'institution, le profil d’Eugène Rostand qu’il avait réalisé pour la médaille commémorative de 1911. S’il donne à son bas-relief un format rectangulaire, on y retrouve tous les éléments de l’œuvre susnommée : le costume d’académicien, la croix de la Légion d’honneur et un fond nu. Le portrait est installé dans l’escalier d’honneur, accompagné en dessous d’une inscription en lettres capitales : L’an MCMIV et le XX juillet / la Caisse d’Épargne / des Bouches-du-Rhône / a été transférée / en cet édifice / monsieur Eugène Rostand / membre de l’Institut / étant président. Cet hommage posthume lie intimement et de façon éternelle l’hôtel à son commanditaire éclairé.

Charles Delanglade, Eugène Rostand, médaillon en bronze doré, 1936
14, rue Edmond Rostand, 6e arrondissement

Enfin, le 24 janvier 1936, un grand médaillon en bronze doré d’Eugène Rostand est inauguré dans le hall de la demeure natale d’Edmond Rostand (14 rue Edmond Rostand). Charles Delanglade est également l’auteur de cette œuvre, toujours élaborée à partir du même modèle. Wulfran Jauffret prononce alors un discours au nom de la Caisse : « le conseil des directeurs », dit-il, « se réjouit de voir revivre de façon saisissante, dans ce beau médaillon, la physionomie énergique et fine d’Eugène Rostand. » … déclaration qu’il aurait déjà pu tenir en 1921.

mardi 26 février 2008

Enseigne de l'atelier Carli (Auguste Carli sculpteur)

Le 31 janvier 2008, j’ai participé à un colloque à Bordeaux sur le sujet suivant : Marché(s) de l’art en province, 1870-1914. Mon intervention portait sur « L’atelier-musée des frères Carli et la promotion de la sculpture religieuse à Marseille » ; elle était l’extension logique d’une notice que j’avais consacrée à cet atelier-musée dans le cadre d’une exposition photographique intitulée Tête à tête (Préfecture des Bouches-du-Rhône, Journées du Patrimoine 2007).


Auguste Carli, Enseigne de l’atelier Carli, 1900
6, rue Jean Roque (ex-rue Neuve), 1er arrondissement

Auguste Carli, Porte latérale du porche central,
Grand Palais, Paris, 1900

Auguste Carli (1868-1930), qui obtient un second prix de Rome en 1896 et une médaille de 3e classe au Salon de 1898, reçoit sa première commande de l’État le 30 janvier 1900 : deux figures d’enfants jouant avec un mascaron grotesque pour les linteaux des portes latérales du porche central du Grand Palais de l’Exposition universelle de Paris, moyennant une somme de 7 000 francs. Il soumet à la commission deux motifs plaisants, notamment « un enfant mutin saisissant dans ses mains la corne d’un masque de faune et s’arc-boutant de ses pieds potelés contre la joue barbue, velue, du satyre ».1
Fils d’un mouleur marseillais, l’artiste remploie ces décors, mineurs par leur taille mais importants pour l’essor de sa jeune carrière, afin d’ennoblir la façade simple de l’atelier familial. Et dès lors, sous la gestion de son frère cadet François (1872-1857) – mouleur et sculpteur lui-même –, le modeste local devient un lieu culturel important. S’il garde sa fonction d’atelier – Élie-Jean Vézien (1890-1982), futur prix de Rome de sculpture et directeur de l’École des Beaux-Arts de Marseille, y fait son apprentissage –, il est aussi boutique et salle d’exposition : ici sont organisées, entre 1902 et 1914, des rétrospectives de Vierges mêlant les moulages de Madones italiennes de la Renaissance aux productions contemporaines des frères Carli ou de leur ami Paul Gonzalès (1856-1938).
L’atelier Carli connaît bientôt une notoriété qui dépasse le cadre régional : Sarah Bernhardt (1844-1923), actrice mais aussi statuaire, le visite ainsi en octobre 1909. Aujourd’hui, l’endroit a retrouvé son anonymat et seule l’enseigne témoigne désormais de ce passé prestigieux.

1 Ponsonailhe (Charles), « L’art à l’Exposition de Paris 1900. La statuaire du Grand Palais », L’Exposition de Paris 1900, 1900, t.II, p.268

lundi 25 février 2008

Jean Hugues

Jean Hugues est le premier sculpteur marseillais que j’ai étudié. Je lui ai consacré ma maîtrise (1993), mon DEA (1994) et un livre (Jean-Baptiste Hugues, un sculpteur sous la IIIe République. Catalogue raisonné, éditions Thélès, Paris, 2002). Par ce biais, j’ai bien connu son dernier descendant, le décorateur Jean-Baptiste Hugues (1931-2007), petit-fils du sculpteur et fils du peintre Paul Hugues (1891-1972). Pour la vente de la succession Hugues à l’hôtel Drouot le 31 octobre 2007, le commissaire-priseur Thierry de Maigret m’a alors demandé une notice biographique de Jean Hugues… que voici :

Paul Hugues, Jean Hugues, pierre noire, gouache et aquarelle, 1923, collection particulière

Jean-Baptiste Hugues, dit Jean Hugues (1849-1930), est l’élève d’Antoine Bontoux (1805-1892) à Marseille, sa ville natale, puis d’Augustin Dumont (1801-1884) et de Jean-Marie Bonassieux (1810-1892) à Paris. Lauréat d’un second prix au concours de Rome en 1872 et 1873, il emporte enfin le Grand Prix de sculpture en 1875 (Homère, accompagné de son jeune guide, chante ses poèmes dans les villes de la Grèce – École des Beaux-Arts de Paris). Ses envois d’Italie coïncident alors avec ses premiers succès au Salon : Le Baptême du Christ (médaille de 3e classe, 1878), Jeune femme jouant avec son enfant (médaille de 2e classe, 1881 – Roubaix). De retour en France, il triomphe au Salon de 1882 avec Œdipe à Colone (médaille de 1ère classe – Grenoble) ainsi qu’aux Expositions universelles de 1889 et 1900 (médaille d’or). Les honneurs suivent de près ses succès : il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1889, puis officier en 1903. Par ailleurs, il est nommé professeur de modelage à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1897 et membre du Conseil supérieur de l’enseignement en 1905.
Sculpteur monumental, il participe au décor de nombreux bâtiments : basilique Saint-Martin de Tours (Saint Martin), Bibliothèque nationale (La Gravure), hôtels de ville de Paris (L’Asie) et d’Ivry-sur-Seine (La Terre cuite et L’Électricité), extension du casino de Monte-Carlo (quatre paires d’Amours), gares de Tours (Nantes et Limoges) et d’Orsay (Bordeaux), Petit Palais (dix bas-reliefs), manufacture des Gobelins (quatre médaillons)… Dans les expositions, il alterne les sculptures de grand format, régulièrement acquises par l’État ou diverses municipalités (Un Potier – Choisy-le Roi ; Fontaine des Danaïdes – Marseille ; L’Homme et sa misère – jardin des Tuileries…) ainsi qu’une production plus expérimentale d’art décoratif (Nymphe, porte-fleurs en étain – Belfort) et d’œuvres polychromes (Ravenne, marbre peint et bronze – Arras ; Le Triomphe d’Amphitrite, marbre rouge et bronze). Mais, dans ce dernier domaine, sa pièce maîtresse reste assurément La Muse de la Source (marbres polychromes et bronze – musée d’Orsay).
À sa mort, son œuvre éclectique mais peu abondante – Jean Hugues a toujours privilégié les pièces uniques ou les éditions à petit tirage, en bronze (Siot-Decauville) comme en céramique (Théodore Deck) – échappe pour une bonne part au rejet de la sculpture académique du XIXe siècle. Sa veuve, ses enfants Paul et Marie, ses petits-fils Marcel et Jean-Baptiste multiplient dès lors les donations dans des musées : Arras, Belfort, Le Mans et le Louvre en 1931 ; le Louvre en 1945, le Petit Palais et Orsay en 1979, Orsay en 2000. Enfin, depuis le 13 avril 1931, une impasse proche de son atelier parisien (160, rue de Longchamp) porte le nom de rue Jean Hugues.

dimanche 24 février 2008

La Fontaine des Danaïdes (Jean Hugues sculpteur)

Pour le n°220 de la revue Marseille (mars 2008), j’ai rédigé – en plus de celle consacrée à la Fontaine Estrangin – une courte notice sur la Fontaine des Danaïdes du sculpteur Jean Hugues.

Jean Hugues, Fontaine des Danaïdes, vers 1910

Au Salon des artistes français de 1903, Jean Hugues (1849-1930) expose un groupe en plâtre intitulé Les Danaïdes, ensemble décoratif formant fontaine (n°2862). L’iconographie mythologique illustre, de façon synthétique, le destin des cinquante filles du roi Danaos condamnées à remplir un tonneau sans fond pour expier le meurtre de leurs époux au cours de leur nuit de noce. La présentation du plâtre constitue le premier pas en vue d’une commande ferme. De fait, le sculpteur en sollicite l’achat auprès de l’État, moyennant 40 000 francs-or. Le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts accepte l’acquisition à la condition qu’une commune fasse compte à demi avec l’État. Hugues propose donc son œuvre à sa ville natale qui, sensible au partenariat financier, répond favorablement le 5 novembre 1904.
Le Conseil municipal prévoit d’élever le groupe des Danaïdes sur la place du Chapitre, jusqu’alors simplement animée d’un jet d’eau au centre d’un bassin fleuri. Par cet emplacement prestigieux, il montre sa capacité à agrémenter – enfin ! – l’espace public.1 Néanmoins, lorsqu’en avril 1907 le statuaire annonce l’achèvement de la fontaine, aucune disposition n’a encore été prise pour aménager le site ; les travaux ne débutent pas avant la fin septembre. Finalement, à la mi-décembre, tout semble prêt pour une inauguration solennelle. Toutefois, le financement conjoint du monument rend obligatoire la présence d’un membre du gouvernement à la cérémonie. Or, les élus marseillais s’avèrent incapables de réunir les officiels requis. Le 19 septembre 1913, le maire Amable Chanot écrit une nouvelle fois au malheureux artiste : « Le séjour de M. Poincaré à Marseille sera de trop courte durée pour qu’on puisse espéré qu’il y soit ajouté l’inauguration de la fontaine des Danaïdes. »2 Ainsi, le seul monument public érigé par la Ville à cette époque-là est-il également le seul à n’avoir jamais connu de consécration.

1 Depuis la chute du Second Empire, la Ville est trop endettée pour mener à bien l’érection de nombreux monuments publics, abandonnant ce soin aux comités privés et aux particuliers. À la même époque, les autres fontaines – Estrangin (1890), Amphitrite (1906) et Cantini (1911) – font ainsi l’objet d’un don.
2 Archives municipales de Marseille 4D132, p.216

Marseille sous la neige (14 janvier 1914), Les Danaïdes
Carte postale… comme allégorie de sa non-consécration.

samedi 23 février 2008

L'Agriculture entre le Commerce et l'Industrie (Henri Lombard sculpteur)

Aujourd’hui, j’aimerais vous présenter le dessus-de-porte de l’immeuble Moricelly aîné (3, rue Colbert, 1er arrondissement). J’avais étudié cet ensemble dans le cadre d’une exposition photographique – Figures en façades, le décor sculpté privé à Marseille – qui se tint à la préfecture des Bouches-du-Rhône en septembre 2005, pour les Journées du Patrimoine.

Le percement de la rue Colbert, en 1886-1887, est l’une des rares réalisations urbaines de la fin du XIXe siècle à Marseille. Il s’agit alors de désenclaver le quartier de la Blanquerie, situé derrière le palais de la Bourse. Le lotissement de cette artère nouvelle échoit en grande partie à l’architecte Frédéric Lombard (1850-1906) : n°1, 3, 5, 12 et 20.
La parcelle du n°3 appartient alors à J. Moricelly, dit Moricelly aîné. Cet héritier d’une dynastie de boulangers marseillais s’est enrichi en contrôlant, en amont, la production de la farine : il s’avère en effet négociant en grains et minotier. Il arbore par ailleurs les insignes d’officier de la Légion d’honneur, entre autres décorations. Pour célébrer sa réussite professionnelle et son ascension sociale, mais aussi pour distinguer l’entrée principale de son immeuble des accès secondaires menant aux appartements locatifs, il commande en 1892-1893 une porte monumentale couronnée d’un imposant décor sculpté. À cet effet, l’architecte s’adresse à son frère, Henri Lombard (1855-1929), grand prix de Rome de sculpture en 1883.
Le statuaire conçoit pour cet exceptionnel dessus-de-porte un programme évoquant les différentes activités du commanditaire. Au centre, l’allégorie de l’Agriculture repose sur des gerbes de blé, sa faucille à la main ; de part et d’autre deux jeune génies symbolisent l’un l’Industrie avec sa meule, l’autre le Commerce avec son caducée. Au demeurant, ce dernier s’appuie sur un cartouche de cuirs enroulés arborant le monogramme du commanditaire : un M cernés d’épis. Enfin, à ses pieds, l’artiste appose sa signature sur une banderole.


L’iconographie se poursuit à l’intérieur avec le plafond de la salle à manger par Henry Pinta (1856-1944), grand prix de Rome de peinture en 1884, représentant Cérès, déesse romaine des moissons1. Hélas ! Moricelly aîné ne profite guère de ce décor : il décède deux ans plus tard.

1 Ce décor exposé à Paris, au Salon de la Société des artistes français de 1894, est aujourd’hui dissimulé sous un faux-plafond.

vendredi 22 février 2008

La fontaine Estrangin (André Allar sculpteur)


En avant-première, je vous soumets une notice consacrée à la Fontaine Estrangin que j'ai écrite pour la revue Marseille (n°220, mars 2008)

À la fin de l’année 1887, le négociant Henri Estrangin (1823-1902) exprime la volonté d’offrir une fontaine pour orner la place Paradis sur laquelle donne son hôtel particulier et ses bureaux1. Il souhaite célébrer un demi-siècle d’activités commerciales et proclamer son attachement à Marseille ; plus officieusement, il s’agit d’ennoblir le lieu et de réduire le chahut quotidien des véhicules, chevaux et hommes qui stationnent sous ses fenêtres. La municipalité accueille le projet avec bienveillance, d’autant plus qu’il s’inscrit dans le plan plus large du réaménagement du quartier, notamment avec la construction de la Banque de France sur la parcelle voisine.
Le commanditaire confie son projet à l’architecte du département Joseph Letz (1837-1890) – auteur de ladite banque – et au statuaire André Allar (1845-1926). Ce dernier expose son modèle au Salon marseillais de mai 1889. Véritable pièce d’orfèvrerie par son dessin d’ensemble, la fontaine présente l’allégorie de Marseille s’appuyant sur le génie du Commerce tandis que la Méditerranée lui apporte l’abondance. Autour de la vasque, les bustes du Rhône et de la Durance, de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, tels des figures de proue, terminent six rostres de part et d’autre desquels des dauphins crachent l’eau dans un bassin secondaire. Enfin, une guirlande de fruits relie le tout. Le mécène montre ainsi l’étendue de ses affaires de par le monde sans se mettre en avant : en effet, son portrait en médaillon qui figure sur la maquette disparaît dans l’exécution finale.
Le 30 novembre 1890, la fontaine est inaugurée en grande pompe en présence de Paul Peytral, ancien ministre des Finances, et de Jules Charles-Roux, député des Bouches-du-Rhône. Quant à la place Paradis, elle prend le nom d’Estrangin-Pastré dès le 2 décembre suivant.


1 En 1902, l’hôtel Estrangin est acquis, puis rasé, par la Caisse d’Épargne des Bouches-du-Rhône qui fait édifier son nouveau siège sur le terrain libéré.

Présentation

Bonjour,
Je suis marseillais, docteur en histoire de l'art et spécialiste de la sculpture à Marseille sous la IIIe République (1870-1940). J'aime ma ville natale et souhaite vous la montrer sous un angle nouveau : l'histoire de ses monuments, ses fontaines, ses frontons, ses cariatides... J'espère ainsi que vous prendrez plaisir à découvrir ou redécouvrir la cité phocéenne.