vendredi 20 juin 2008

Publication

Ca y est ! Mon ouvrage sur André Allar est sorti de chez l'imprimeur. D'ici une quinzaine de jours, il sera disponible à la vente dans les bonnes librairies ou directement sur le site Internet de mon éditeur : http://www.mareetmartin.com/

mercredi 11 juin 2008

L'atelier-musée des frères Carli - 6

L’atelier-musée des frères Carli, chapitre 6 :

La municipalité marseillaise elle-même, bien que socialiste, porte assez rapidement un œil bienveillant sur les activités de la rue Neuve. Ainsi, le 23 février 1905, François Carli est-il invité à soumissionner pour l’exécution d’une Vierge.[1] Il s’agit en fait d’une statue machinée de 1,60m en cartonnage colorié destinée au Grand Théâtre municipal pour une représentation du Jongleur de Notre-Dame, miracle en trois actes de Jules Massenet sur un livret de Maurice Léna. Le sculpteur-mouleur emporte le marché – il est vrai que la Ville ne s’adresse qu’à lui ! – moyennant 400 francs… une commande fastueuse étant donné que l’œuvre « n’a pas eu le succès que l’on pouvait attendre ».[2] Dans le contexte délicat de la séparation de l’Église et de l’État, le sujet – un jongleur embrasse la vie monastique pour sauver son âme après que la statue de la Vierge compatissante s’anime pour guider son choix – n’enflamme guère les foules.

François Carli, Le Bienheureux Alessandro Sauli et L’Immaculée Conception d’après Pierre Puget, statues en plâtre, 1908
Musée des Beaux-Arts de Marseille

Mais cet échec n’est pas imputable à l’artiste ! Dès lors, d’autres commandes municipales suivent, en particulier celle concernant le moulage des œuvres génoises de Pierre Puget. L’idée émane du conservateur du musée Philippe Auquier, relayée par le secrétaire général de la presse marseillaise Louis Fauché. Or Puget est à la mode : la Ville qui inaugure dans les mêmes temps un quatrième monument à la gloire de l’artiste baroque[3] s’enthousiasme pour le projet. François Carli, sollicité pour le travail, part en Italie avec la commission des Beaux-Arts en 1906 ; le 15 février 1907, le Conseil municipal approuve son devis de 17 500 francs. La commande comprend les moules et le tirage de deux épreuves (pour Gênes et Marseille) des œuvres suivantes : l’Assomption de la Vierge de l’Albergo dei Poveri (4 000 francs), Saint Sébastien et le Bienheureux Alessando Sauli de Santa Maria Assunta di Carignano (5 000 francs chacun) et l’Immaculée Conception de l’Oratoire de San Filippo Neri (2 000 francs). Une somme de 1 500 francs est prévue pour l’emballage et le transport à Marseille des moulages alors que les creux sont détruits sur place.[4]
Les travaux commencent par 15 jours de chômage pour cause administrative, entraînant un surcoût – une allocation compensatoire de 3 000 francs est d’ailleurs attribuée le 5 février 1908[5] – et durent près de 7 mois. D’autre part, pour la première fois, il est dit que François Carli emploie des collaborateurs.
Ici, la tâche colossale justifie la présence d’ouvriers ; toutefois, à Marseille, il est probable que l’atelier-musée emploie plusieurs personnes. La chance veut que l’un de ses employés ait gravi les échelons jusqu’à l’obtention du Prix de Rome en 1921. Aujourd’hui encore, le curriculum d’Élie-Jean Vézien (1890-1983) atteste ses années de formation : « En 1904- Entre chez le bijoutier Guérini, maître graveur et orfèvre, qui le fait entrer à l’École des Beaux-Arts et l’adresse chez le sculpteur François Carli qui lui enseigne la sculpture ».[6] En 1906, l’adolescent travaille toujours pour les Carli. Sans doute, est-il initié au moulage. En tous les cas, c’est dans l’atelier-musée qu’il obtient sa première commande : un bas-relief religieux, Saint Michel terrassant le dragon, pour le pan coupé d’un petit immeuble.[7] Les autres ouvriers, certainement, possèdent un profil proche : élèves ou anciens élèves de l’école des Beaux-Arts voisine.

Élie-Jean Vézien, Saint Michel terrassant le dragon, bas-relief en marbre, 1906
Angle des rues Tilsit et Saint-Pierre, 6e arrondissement

Pour conclure, François Carli, fort de son expérience professionnelle, est nommé professeur moulage à l’école municipale des Beaux-Arts en octobre 1917, après le départ en retraite de son prédécesseur. Son aura de sculpteur-mouleur dépasse alors la seule sphère régionale : en effet, il revendique dans sa lettre de candidature des travaux exécutés pour les musées du Trocadéro et de Saint-Germain ainsi que pour l’hôpital militaire du Val-de-Grâce.[8]
Par ailleurs, la Grande Guerre favorise le regain de la foi. De nouveaux saints sont canonisés : Jeanne d’Arc (1920), Jean-Marie Vianney (1925), Thérèse de l’Enfant Jésus (1925). De fait, le militantisme des frères Carli diminue : les expositions de Vierges cessent tandis que des manifestations de plus grande ampleur s’imposent : Paul Gonzalès préside ainsi la section d’art catholique lors de l’Exposition coloniale de 1922 et, en 1935, la Ville de Marseille organise une importante Exposition catholique.

[1]. A.M.M. 2D1224, pièces annexes aux délibérations du 7 juillet 1905, dossier François Carli – Vierge – Grand Théâtre : rapport relatif à l’acquisition d’une statue pour le Grand Théâtre municipal du 23 février 1905.
[2]. A.M.M. 2D1224, pièces annexes aux délibérations du 7 juillet 1905, dossier François Carli – Vierge – Grand Théâtre : rapport de la commission des sciences et arts.
[3]. Henri Lombard, Monument à Pierre Puget, groupe marbre inauguré le 16 septembre 1906. Existaient déjà la Fontaine Puget (Étienne Dantoine, 1801), la Colonne Puget (Jean-Joseph Foucou, 1816) et la statue de Puget (Marius Ramus, 1855).
[4]. A.M.M. 1D187, délibération du 15 février 1907, p.175-176 : musée des Beaux-Arts, moulage des œuvres de Puget qui sont à gênes – soumission F. Carli.
[5]. A.M.M. 1D189, délibération du 5 février 1908, p.59-60 : musée des Beaux-Arts, moulage des œuvres de Puget par Carli – mémoire supplémentaire.
[6]. Élie-Jean Vézien, Curriculum vitæ, s.d. (vers 1950-1960), collection particulière.
[7]. Ibid. : « En 1906- première réalisation artistique : bas relief en pierre ‘‘St Georges terrassant le dragon’’ décorant l’angle de l’immeuble, rue [sic] St Pierre et Tilsit. » ; avec le temps, Élie-Jean Vézien se trompe sur l’iconographie, le personnage ailé ne pouvant être associé à saint Georges.
[8]. A.M.M. 31R105 – professeurs de l’école des Beaux-Arts, 1809-1933 : lettre de candidature de François Carli du 8 octobre 1917.

mardi 10 juin 2008

L'atelier-musée des frères Carli - 5

L’atelier-musée des frères Carli – chapitre 5 :

La promotion de ses œuvres ne s’exempte pas du mercantilisme. Lorsqu’en 1902, le sculpteur expose au Salon des artistes français un groupe monumental en plâtre, La Lutte de Jacob et l’Ange (n°2323), quelques admirateurs et amis[1] l’achètent pour le musée des Beaux-Arts de Marseille. Parallèlement, il diffuse des éditions en plâtre des deux maquettes de la sculpture : un premier modèle où l’ange déploie ses ailes et un second – celui qui sera agrandi – aux ailes repliées. Sans doute est-ce le moyen de rentabiliser l’exécution d’une œuvre coûteuse en énergie et en temps.

Auguste Carli, La Lutte de Jacob et de l’Ange, groupe plâtre, 1902
Musée des Beaux-Arts de Marseille (photo du Catalogue illustré du Salon)

Parfois, cette promotion tient de l’abus. Il en va de la sorte avec le haut-relief que lui commande, en avril 1903, la Caisse d’Épargne des Bouches-du-Rhône.[2] Son président, Eugène Rostand, négocie un salaire de 10 000 francs pour le statuaire alors que celui-ci estimait son ouvrage à 15 000 francs. Aussi Auguste Carli songe-t-il à compenser la perte d’argent par la vente future du modèle, si bien qu’en décembre 1904, le moulage est offert à l’acquisition des amateurs, moyennant 1 000 francs, dans l’atelier-musée : « Rien de plus grandiose », proclame Elzéard Rougier, « pour l’ornementation d’une cheminée ».[3] Si le succès de l’œuvre se confirme, l’exécution d’autres moulages est déjà prévue d’autant plus que l’édition de cartes postales appuie la campagne de publicité distillée dans la presse marseillaise. Aussitôt alerté, Eugène Rostand s’oppose fermement à cette vente. Dès le 17 décembre 1904, il écrit vertement au sculpteur : « En droit, quand on commande à un artiste une œuvre pour une destination précise, l’artiste, à moins de réserves expresses, ne peut aliéner à nouveau ce qu’il a déjà aliéné. Pour la maquette même (encore pourrions-nous la revendiquer) il pourrait seulement la conserver, ou s’il lui plait la briser, au plus la donner à un musée, mais non en tirer un profit pécuniaire. / En fait il n’est pas admissible, le bon sens lui-même suffira à vous l’indiquer, que des œuvres statuaires, exécutés spécialement pour notre institution et à ses frais puissent se retrouver par exemple dans plusieurs institutions similaires, ou dans des locaux d’un ordre tout différent ».[4] Devant la menace d’un procès, l’artiste renonce à son projet ; il offre finalement l’unique moulage réalisé au musée de Digne en février 1909 (détruit en 1969).
Néanmoins, entre les expositions de Vierges et la promotion des œuvres d’Auguste Carli, l’atelier-musée dispose d’une grande publicité, relayée régulièrement par la presse quotidienne, notamment Le Petit Marseillais. La petite entreprise possède pignon sur rue. De fait, particuliers et associations passent ici leurs commandes religieuses. Tel est le cas des fonderies du Sud-Est, Reynier et Gossin, trois des principaux établissements industriels du quartier de Menpenti qui se regroupent en 1914 pour doter l’église Saint-Défendant d’une Jeanne d’Arc modelée par Auguste Carli.

Auguste Carli, Jeanne d’Arc, statue polychrome (plâtre ?), 1914
Église Saint-Défendant, 10e arrondissement

[1]. Ce groupe d’amateurs marseillais – fervents catholiques pour la plupart – se compose de collectionneurs (Georges Zarifi) et de sculpteurs (Paul Gonzalès, François Carli, Ary Bitter, Charles Delanglade, Gabriel Joucla).
[2]. Laurence Américi et Laurent Noet, Bâtir un palais pour l’épargne, Marseille, édition de la Caisse d’Épargne Provence-Alpes-Corse, 2004, p. 75-77.
[3]. Rougier, op. cit. à la note 4.
[4]. Archives de la Caisse d’Épargne des Bouches-du-Rhône Aa03 boite 80, correspondance avec les artistes, liasse Carli : lettre d’Eugène Rostand à Auguste Carli du 17 décembre 1904.

lundi 9 juin 2008

L'atelier-musée des frères Carli - 4

L’atelier-musée des frères Carli – chapitre 4 :

Au reste, l’évocation dudit groupe permet de mettre en lumière une autre fonction de l’atelier-musée : celle d’agence d’Auguste Carli. Or, cela débute avec Le Christ et sainte Véronique. Le plâtre bénéficie d’une médaille de 2e classe et d’un achat de l’État (4 000 francs) en 1900 ; en 1902, le marbre obtient une médaille de 1ère classe ainsi que, de nouveau, l’acquisition de l’État (10 000 francs) qui l’attribue au musée des Beaux-Arts de Marseille le 15 avril 1903.[1] Aussitôt l’œuvre installée dans la galerie des sculptures, une souscription initiée par les amis proches du sculpteur s’ouvre afin d’en offrir une réplique à la cathédrale de la Major. Chaque donateur reçoit alors en souvenir une reproduction de la maquette dont la valeur dépasse, selon la précision apportée par le comité organisateur, le prix de la souscription : effectivement, certaines, plus luxueuses, reposent sur un socle de marbre. Il va sans dire que les moulages de la maquette sortent tous de l’atelier de la rue Neuve !

Auguste Carli, Le Christ et sainte Véronique, groupe plâtre, 1900
Photo au Salon de 1900

Auguste Carli, Le Christ et sainte Véronique, maquette plâtre, 1904
Collection particulière
L’opération est un succès. Dès lors, l’idée d’accompagner la souscription d’un moulage de la maquette afin de susciter l’envie et d’encourager la générosité s’instaure.
En mai 1905, un petit cercle de catholiques pratiquants – par ailleurs amateurs d’art – se réunit chez François Carli dans le but de créer un comité À la gloire du peintre Adolphe Monticelli. L’exécution du futur monument échoie sans surprise au frère de leur hôte. Pour parvenir à leur fin, les membres du comité s’adjoignent le patronage d’hommes politiques modérés, opposés aux lois antireligieuses, comme le député progressiste Joseph Thierry et le premier adjoint au maire Eugène Pierre ; ce dernier du reste prend la présidence du comité. En juin 1907, la maquette est approuvée par le comité et est aussitôt exposée chez le galeriste Oudin, rue de la Darse. Bénéficiant ainsi d’une grande visibilité, elle familiarise le public avec le monument projeté. La maquette, dupliquée par moulage, est alors offerte aux plus généreux souscripteurs ; le musée des Beaux-Arts de Marseille en conserve deux exemplaires.

Auguste Carli, Monument à Monticelli, maquettes plâtre, 1907
Musée des Beaux-Arts de Marseille
Quelques années plus tard, en 1913, Auguste Carli envisage l’érection d’un Monument aux héros et victimes de la mer. Sachant très bien ménager tous les soutiens utiles à ses vues, il s’appuie, cette fois, sur ses relations radicales-socialistes[2], sans doute plus aptes à fédérer tous les syndicats de marins. En décembre 1913, la maquette est présentée dans l’atelier-musée, puis dans les vitrines de La Belle Jardinière, un grand magasin de la rue Saint-Ferréol. Toutefois, dans le cas, le futur monument déclenche la fureur des différentes corporations maritimes, non consultées pour l’agrément du modèle ; d’aucuns pensent que « la sculpture tumulaire de M. Carli ne répond nullement à son objet » et le qualifient de « fastueux navet ».[3] Sur ce, un projet concurrent dû au sculpteur André Verdilhan apparaît et, finalement, après de nombreux rebondissements, le sujet d’Auguste Carli ne verra pas le jour.[4] (cf. 1er et 2 mars 2008)

[1]. A.N. F/21/4183 (dossier Carli, sous-dossier Christ et sainte Véronique – marbre) et F/21/4296 (dossier Carli, récapitulatif des achats et commandes de l’État).
[2]. Auguste Carli portraiture plusieurs hommes politiques de gauche des Bouches-du-Rhône : le président du Conseil général Juvénal Deleuil (1901), le conseiller général et député Gabriel Baron (1905 et 1910), l’ancien vice-président du Sénat Victor Leydet (1910), l’ancien ministre des Finances et sénateur Paul Peytral (1913) ; ce dernier prend d’ailleurs la présidence d’honneur du comité dudit monument.
[3]. Archives départementales des Bouches-du-Rhône 4T38, monuments commémoratifs, sous-dossier Monument aux héros et victimes de la mer : Anonyme, « Autour d’un monument », Les tablettes maritimes, article découpé sans la date.
[4]. Laurent Noet, « histoire rocambolesque d’une commande : le Monument aux Héros et Victimes de la mer (1913-1923) », Bulletin de l’Essor, n°14, décembre 2006, p. 37-42.

jeudi 5 juin 2008

L'atelier-musée des frères Carli - 3

L’atelier-musée des frères Carli, chapitre 3 :

Très vite, il importe aux frères Carli de signaler l’atelier-musée depuis la rue. L’immeuble qui l’abrite s’avère quelconque ; il s’agit donc de l’ennoblir par une enseigne sculptée. Auguste Carli choisit alors de réemployer un décor que l’État lui a commandé en 1900 pour le Grand Palais de l’Exposition universelle, moyennant 7 000 francs : deux figures d’enfants jouant avec un mascaron grotesque pour les linteaux des portes latérales du porche central.[1] Le motif purement décoratif qui encadre initialement un cartouche rectangulaire s’adapte de façon idéale à cette nouvelle fonction (cf. 26 février 2008).
Afin d’attirer un public toujours plus nombreux, François Carli organise à partir de mai 1902, et ce jusqu’en 1914, des expositions temporaires dans ses locaux au rythme soutenu d’une à deux par an. Catholique convaincu à une époque où l’anticléricalisme devient la règle, il les consacre exclusivement à l’art religieux. On trouve dans ces « expositions de Vierges » – appellation qui leur est dévolue – des reproductions de statues de l’époque gothique (Vierge primitive de Notre-Dame de Paris, Vierge de Nuremberg, etc.) et de chefs d’œuvre de la Renaissance attribués à Ghiberti, Donatello, Michel-Ange, Nino de Fiesole, Luca et Andrea Della Robbia… Si ces deux époques sont privilégiées, les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ne sont pour autant pas oubliés.

François Carli, Nativité dans le goût des Della Robbia, bas-relief en plâtre émaillé
Collection particulière

Enfin, au milieu des copies, se trouvent des œuvres contemporaines et originales, dues aux frères Carli : par exemple, en mai 1902, François exhibe une Mater Dolorosa et une Assomption tandis qu’Auguste présente Le Sommeil de la Sainte Famille qui figurera ensuite au Salon des artistes français de 1903 sous le titre : Le Songe de la Vierge (n°2615).
Un troisième homme, Paul Gonzalès (1856-1938), participe à toutes ces manifestations. Fils d’un industriel ayant fait fortune en Tunisie, il se forme tardivement à la sculpture auprès des Carli dont il partage les convictions religieuses. Il présente là, exclusivement sous la forme de bas-reliefs, des œuvres aux titres évocateurs : La Vierge au capuchon, Grande Vierge aux lys (1902), La Vierge à la Tarasque (1903), Notre Dame de Mai (1904)…

Paul Gonzalès, La Vierge à la Tarasque, bas-relief plâtre, 1903
Carte postale
Il est, par ailleurs, intéressant de constater que les frères Carli – tout comme Paul Gonzalès d’ailleurs – ne fréquentent guère les expositions annuelles de l’Association des artistes marseillais qui se tiennent dans la salle des fêtes de l’école municipale des Beaux-Arts. Certes, ils figurent régulièrement dans les Salons voisins – ceux d’Avignon ou de Toulon par exemple – ou aux Artistes français à Paris, mais ils ignorent délibérément celui de Marseille. L’atelier-musée fait office de Salon concurrent, d’autant plus que, bien souvent, les dates des deux manifestations coïncident. Ainsi, le visiteur peut-il se rendre aisément d’un lieu à l’autre, de part leur proximité géographique.
Au demeurant, lorsqu’ils apparaissent aux expositions marseillaises – en 1913 pour Auguste, de 1912 à 1914 pour François, plus quelques dates après la guerre – ils ne présentent que des portraits… peut-être pour ne pas attiser la colère des anticléricaux. Ils agissent de même lors des grandes expositions qu’organisent la cité phocéenne en 1906 (exposition coloniale) et 1908 (exposition internationale d’électricité). Auguste Carli ne s’autorise qu’une exception en 1906 avec l’exhibition d’un fragment de son groupe Le Christ et sainte Véronique.

[1]. A.N. F/12/4386 : Grand Palais des Champs-Élysées – sculpture statuaire, partie antérieure, liasse 18.

mercredi 4 juin 2008

L'atelier-musée des frères Carli - 2

L’atelier-musée des frères Carli, chapitre 2 :

Dès lors les rôles des deux frères s’instaurent naturellement : Auguste mènera une carrière de statuaire à Paris tandis que François, dont la formation reste locale, dirigera l’atelier paternel, alternant avec aisance les casquettes de mouleur et d’artiste sculpteur.

Victor Peter, Auguste Carli statuaire, médaille bronze, 70 mm de diamètre, 1911
Vendue sur Ebay le 25 janvier 2008

Très rapidement, François Carli décide d’ouvrir les portes de son atelier au public. Effectivement, dans le modeste local se côtoient les reproductions de chefs-d’œuvre de toutes les époques, donnant un aperçu encyclopédique de la sculpture européenne : statuettes de Tanagra, Victoire de Samothrace, vases étrusques, divers pleurants des tombeaux des ducs de Bourgogne, le Persée de Benvenuto Cellini… Grâce à des patines soignées, les copies apparaissent toutes d’excellente facture « depuis les sphinx verdegrisés [sic] de l’Égypte, jusqu’aux statuettes élégantes de Torwaldsen et de Pradier, présentées sous le luisant exquis de l’ivoirine ».[1] De plus, le sculpteur-mouleur recourt à l’émaillage du plâtre – un procédé aujourd’hui perdu – pour imiter notamment les terres cuites polychromes du quattrocento.
Le poète et littérateur Elzéard Rougier (1857-1926), familier de la maison, rapporte sur ce point une anecdote en juillet 1900 : « François Carli pousse l’art de l’imitation jusqu’au rendu de la plus complète réalité. Un jour, en effet, le directeur du musée du Louvre, qui avait entendu parler des curiosité charmantes de la rue Neuve, à Marseille, voulut voir de ses propres yeux ce qu’on lui avait dit. Il entra dans l’atelier. Sa première parole fut celle-ci : ‘‘Mais on m’a volé le bouclier de Charles IX !’’ Carli se contenta de sourire et offrit le bouclier à l’important visiteur. Celui-ci dut le palper pour reconnaître qu’il était en plâtre et recouvert d’une teinte illusionnante de métal ».[2]
Il est difficile de connaître la façon de procéder de François Carli sans avoir accès aux originaux ; probablement l’anecdote est-elle alors exagérée et sans doute le directeur du Louvre avait-il donné son accord… ce qui expliquerait sa venue dans l’atelier dès les premiers temps d’ouverture au public. Du moins, dans un cas précis est-on certain qu’il travaille directement sur l’œuvre à copier : il reproduit ainsi l’exemplaire en bronze du Ratapoil de Daumier appartenant au musée des Beaux-Arts de Marseille, identifiable à sa numérotation (2) ; un exemplaire de ce moulage appartient aujourd’hui aux collections dudit musée.

François Carli, Ratapoil d’après Honoré Daumier, moulage plâtre
Musée des Beaux-Arts de Marseille

L’article d’Elzéard Rougier, paru dans la Revue de Provence, apporte une notoriété soudaine à l’atelier-musée, terme utilisé par le journaliste. Le lieu devient un espace culturel à la mode. Visiteurs, parmi lesquels se trouvent certainement de nombreux apprentis artistes puisque l’étroite rue Neuve débouche sur l’esplanade de l’école des Beaux-Arts… visiteurs donc et clients semblent s’y presser. En octobre 1909, Sarah Bernhardt qui joue Phèdre et La Dame aux Camélias dans la cité phocéenne effectue à son tour ce pèlerinage ; l’actrice – également sculpteur – acquiert aussitôt un buste de Dante, des Tanagra, des œuvres religieuses, etc. Et François Carli de s’exclamer dans la presse : « Ma parole, elle m’a dévalisé ! Encore un peu et elle emportait tout le magasin ».[3]

[1]. Elzéard Rougier, « Les arts de l’imitation. L’Atelier-Musée de François Carli », Le Petit Marseillais, 16 décembre 1904.
[2]. Elzéard Rougier, « Les sculpteurs de Provence - Les frères Carli », Revue de Provence, n°19, juillet 1900, p. 137-148, cit. p. 139.
[3]. Jean Servien, « Sarah Bernhardt chez Carli », Le Petit Marseillais, 22 octobre 1909.

mardi 3 juin 2008

L’atelier-musée des frères Carli - 1

Au mois de janvier dernier, j’ai participé à un colloque à Bordeaux sur le thème suivant : Marché(s) de l’art en province (1870-1914). Ce matin, j’ai envoyé aux organisateurs dudit colloque le texte de ma communication pour la publication des actes. J’ai décidé de vous donner mon article en plusieurs livraisons :
L’atelier-musée des frères Carli et la promotion de la sculpture religieuse à Marseille
Le 29 mars 1962, le Conseil municipal de Marseille rebaptise la place de la bibliothèque, sise devant l’école des Beaux-Arts, place Auguste et François Carli. Hormis Pierre Puget, aucun sculpteur n’a alors reçu si insigne honneur. D’autres statuaires pourtant, plus titrés, auraient pu y prétendre.[1] Ce choix honore en fait deux artistes fortement impliqués dans la vie artistique phocéenne, à l’aube du XXe siècle : à travers leurs œuvres, à travers leur enseignement, à travers leurs engagements, ils ont durablement marqué les mémoires.

Anonyme, François et Auguste Carli, photographie, 1900
Publiée dans la Revue de Provence, n°19, juillet 1900

Auguste Carli (1868-1930) et son frère cadet François (1872-1957) se retrouvent très jeunes orphelins de père, un mouleur marseillais prénommé Louis. Leur mère dirige alors le petit atelier paternel, situé au n°6 de la rue Neuve (aujourd’hui rue Jean Roque), jusqu’à ce que les deux enfants soient en mesure de prendre la relève.De fait, Auguste entame très tôt sa formation. Il intègre la classe de sculpture de l’école municipale des Beaux-Arts à l’âge de 12 ans, pour l’année scolaire 1880-1881.[2] Si, dans les premiers temps, il exprime son désir de devenir sculpteur dans le registre d’inscription, il affirme se destiner au métier de mouleur à partir de l’automne 1883. Pour autant, son palmarès jalonné de prix témoigne d’un réel talent artistique. Sans doute encouragé par ses professeurs, il monte à Paris à l’été 1890. Après un court séjour à l’Académie Julian, il s’inscrit dans l’atelier de Jules Cavelier le 25 octobre 1890.[3] Ses aptitudes se confirment rapidement : il monte en loge pour la 1ère fois en 1892 et remporte le 2e 2nd prix de Rome en 1896 ; par ailleurs, ses débuts au Salon des artistes français en 1898 – Dante aux enfers. Le Combat de démons, haut-relief plâtre (n°3249) – sont gratifiés d’une médaille de 3e classe, d’une bourse de voyage et d’un achat de l’État à compte à demi avec la Ville de Marseille.[4]


Auguste Carli, Dante et Virgile aux Enfers : le combat de démons, haut-relief plâtre
Photographie au Salon de 1898 (oeuvre partiellement [partie basse] conservée au musée des Beaux-Arts de Marseille)

[1]. Parmi les contemporains des frères Carli, Marseille compte quatre lauréats du grand prix de Rome de sculpture : André Allar (1845-1926), Jean Hugues (1849-1930), Henri Lombard (1855-1929) et Constant Roux (1865-1942).
[2]. Archives municipales de Marseille (A.M.M.) 31R19*R : registre d’inscription de la classe de sculpture (1864-1892) : Auguste est inscrit le 23 mars 1881 ; il est le 103e élève de la classe de sculpture.
[3]. Archives nationales (A.N.) AJ/52/248 : registre des inscriptions dans les ateliers.
[4]. A.M.M. 1D167, délibération du Conseil municipal du 26 juillet 1898, p.340-341 : musée des Beaux-Arts – acquisition du bas-relief Combat de démons, œuvre d’Auguste Carli.