lundi 14 septembre 2009

Le cours du Chapitre à la Belle Époque - V

Afin de faciliter l’installation de la fontaine, Jean Hugues a taillé à la base du groupe central quatre signes correspondant à l’orientation qu’il souhaitait et qui avait été arrêtée. Cependant, l’architecte de la Ville de Marseille – qui doit procéder à la mise en place sans la présence de l’artiste – lui écrit pour obtenir quelques précisions : comment l’eau doit-elle arriver dans la vasque octogonale ? Comment doit-elle en sortir ? Par surverse autour de la vasque ou par vidange intérieure ? Autre point délicat : la vasque étant placée au-dessus du niveau de l’œil, l’eau ne s’y verra pas. Bref, l’architecte met en évidence le fait que la fontaine s’impose par la dominance de la pierre sur l’eau. Ici, pas de jets grandiloquents, pas de cascades abondantes bondissant de bassins en bassins. La présence importante du marbre de Carrare, matériau noble par excellence, fait des Danaïdes une œuvre de Salon posée au milieu d’une vasque plutôt qu’une fontaine.

Jean Hugues, Les Danaïdes, groupe central marbre, 1907
Vues diverses avant restauration

L’iconographie de la sculpture ne présente pas les 49 meurtrières qui surchargeraient inutilement le monument. Seules six Danaïdes symbolisent le châtiment des dieux de l’Olympe. Avec une économie de moyens, le sculpteur a su restituer les différents tourments de l’âme et du corps. 1- Au sommet de la composition pyramidale et spiralée se dresse la première damnée qui déverse stoïquement le contenu de son urne ; son visage exprime une résignation sereine, signe d’acceptation de sa peine. Sa place élevée en fait le modèle du labeur expiatoire. 2- À sa droite, en contre bas, une Danaïde retient d’une main molle sa jarre posée sur le rebord du puits ; les traits tirés, la tête penchée, les mains fatiguée traduisent l’épuisement physique et psychologique à remplir une tâche impossible. 3- Le groupe pivote vers l’arrière, dévoilant une jeune femme tenant son récipient par le col ; la main droite dans sa chevelure, elle évoque la lassitude devant l’éternité du châtiment. 4- La Danaïde suivante revient vers l’avant du groupe ; seule à exprimer un mouvement, elle gravit les rochers sans cruche tout en s’arrachant les cheveux à deux mains : elle représente sans doute le remords. 5- La figure suivante est plongée dans une méditation mélancolique ; adossée au rocher, le bras gauche calant négligemment son amphore sur la hanche, elle paraît méditer sur son destin. 6- Enfin, tombée à genoux, la dernière criminelle tente vainement – image du désespoir –d’arrêter de ses mains l’eau qui fuit et repousse indéfiniment un possible acquittement.
Le centre de la composition est le « tonneau percé », symbole du châtiment divin et justificatif des poses variées des six Danaïdes. Pour des raisons pratiques et esthétiques, un puits se substitue au traditionnel tonneau. Chacune de ses faces est orné d’un mascaron antiquisant à l’intérieur d’un médaillon. Des bouches stylisées rappelant celles des masques de tragédies antiques s’échappe l’eau. Si le masque de gauche crache le liquide à grandes eaux, le 2nd mascaron visible semble, par sa tête inclinée, prendre en pitié la jeune femme agenouillée. Plus qu’un simple accessoire, le tonneau participe activement à l’action.
La vasque, à son tour, complète l’iconographie en mettant l’accent sur un aspect plus concret du châtiment : l’enchaînement en expiation de leur faute. À chaque angle de l’octogone jaillit, telle une figure de proue, la tête d’une belle jeune femme. Chacune à une pose différente, cependant l’expression de souffrance les unit au sort des six Danaïdes du groupe central. La longue chevelure de ces huit personnages se développe à chaque fois sur deux panneaux de la vasque, créant ainsi une guirlande de cheveux aux courbes art nouveau. À la chevelure se mêle une chaîne passant derrière le cou des damnées et pesant comme le joug de leur crime.
Cette belle fontaine, par son histoire, est donc la seule à ne pas évoquer Marseille et son commerce dans la cité phocéenne. Malheureusement, elle souffre des fientes corrosives des pigeons qui attaque le marbre de Carrare. Toutefois, dernièrement, elle a fait l’objet d’une campagne de restauration et la Danaïde qui domine la composition a recouvré ses bras, lui permettant ainsi de poursuivre sa tâche éternelle.

La Fontaine des Danaïdes en cours de restauration
(décembre 2005)

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