samedi 8 mai 2010

Salomé (Édouard Pépin sculpteur)

Dans le cadre d’un ouvrage collectif consacré aux représentations de Salomé, à paraître aux éditions du Cerf en 2011, j’ai rédigé un essai sur « le mythe de Salomé dans la sculpture française de la IIIe République. » J’y approfondis l’historique d’une statue dont j’ai déjà parlé ici (cf. notice du 13 juillet 2008) ; voici l'extrait en question :

Édouard Pépin, Salomé, figure décorative en bronze, 1887
H. 232 cm – L. 70 cm – P. 64 cm
Place des Baumettes, 9e arrondissement

Néanmoins, les espérances des artistes sont systématiquement déçues ; les sculptures de Salomé conservées dans les collections publiques ont fait l’objet de dons et non d’achats. Une seule œuvre connaît un destin différent : la Salomé d’Édouard Pépin (1853-?) exhibée au Salon de 1884 (n°3806). Son succès tient avant tout à une composition ingénieuse permettant une évocation globale du mythe. Vêtue d’une jupe brodée que retient une ceinture ouvragée et les seins nus, la fille d’Hérodiade est assise sur un coussin au sommet d’un socle triangulaire. Son bras droit repose sur le bassin qui recueillit la tête de Jean-Baptiste ; sa main gauche tient une fleur sur ses genoux. Trois figurines, insérées dans les niches du piédestal et symbolisées par un mot latin, complètent le récit biblique : Verbum (la parole) rappelle les prêches du précurseur du Messie, Saltus (la danse) fait allusion à la danse des sept voiles, Mors (la mort) montre le bourreau soulevant la tête décapitée du saint.

Henry Regnault, Salomé, huile/toile, 1870
Metropolitan Museum of Art, New York

Benvenuto Cellini, Persée, statue bronze, 1545-1553
Loggia dei Lanzi, Florence

La figure décorative possède un second atout en multipliant les références artistiques que le XIXe siècle affectionne. La pose du personnage principal se souvient du tableau d’Henry Regnault (1843-1871) ; cependant, de part le style de son piédestal, l’œuvre fait écho au Persée (1545-1553) de Benvenuto Cellini (1500-1571) et se rattache donc au courant néo-florentin qui se développe en France entre 1865 et 1890. Le chroniqueur André Michel en témoigne dans son compte-rendu du Salon : « La Salomé de M. Pépin a un agréable ragoût florentin, de la franchise dans l’attitude et, dans la tête sensuelle, vivante, largement traitée, bien mieux que de bonnes intentions ; le socle avec ses niches enjolivées nous parle de Benvenuto et de la Loggia dei Lanzi – ce qui fait toujours plaisir. »[1]

Bourses de voyage – Salon de 1884 (album Michelez f°2) © Archives Nationales

Un sujet clairement identifiable et une filiation stylistique prestigieuse attirent, de fait, des regards bienveillants sur la statue de Pépin : elle est récompensée d’une médaille de 2e classe et d’une bourse de voyage pour le jeune artiste (fig.4) ; par ailleurs, l’État l’acquiert et en commande la traduction en bronze. Celle-ci paraît au Salon de 1887 (n°4364), puis à l’exposition d’art français de Copenhague de 1888 (n°484) et à l’Exposition universelle de 1889 (n°2090). Déposée dans un premier temps à l’Opéra de Paris, l’œuvre est attribuée, par arrêté ministériel du 22 avril 1937, au musée des Beaux-Arts de Marseille. Cependant, la sculpture du XIXe siècle – par son abondance, son académisme, ses sujets – connaît alors une période de rejet ; de fait, la Salomé d’Édouard Pépin est remisée dans les réserves dès son arrivée dans la cité phocéenne en mai 1937. Après la guerre, sans doute en 1952, la municipalité phocéenne, cherchant à embellir à moindre coût son espace urbain, tire la statue de son purgatoire et la place en extérieur. Ironie du sort, elle est exposée place des Baumettes, dans un quartier excentré célèbre pour sa prison. Ainsi, le personnage biblique reçoit-il à la fois un honneur insigne – aucune autre Salomé ne sera jamais élevée au rang de monument public – et une condamnation éternelle de son crime. Malheureusement, l’effet pervers de cet emplacement qui coïncide avec l’arrêt de bus du pénitencier a été d’allécher les convoitises de quelques malfrats et d’encourager les déprédations : les trois figurines du piédestal ont été successivement volées, la dernière après 2002.

[1] A. Michel, « Le Salon de 1884 », L’Art, 1884, II, p.38.

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