mardi 5 juin 2012

Jeanne d'Arc sculptée à Marseille 2

Au même moment, le regard des Marseillais évolue légèrement. Le fait que le Vatican déclare Jeanne d’Arc vénérable le 27 janvier 1894 n’y est sans doute pas étranger. Une initiative semble en découler directement. Elle émane du sculpteur Jean-Baptiste Hugues (1849-1930). Il expose dans la section art décoratif du Salon de 1895 une statuette en bronze doré sur un piédestal en marbre rouge de l’héroïne (n°3243). Durant la genèse de sa figurine, l’artiste hésite entre deux représentations : la guerrière, qu’il ne retient finalement pas (5), et la bergère recevant son épée ; dans les deux cas, il auréole son personnage, le parant d’une sainteté qu’il ne possède pas encore. Néanmoins, il s’agit-là d’une œuvre de circonstance, l’inspiration religieuse s’avérant marginale dans l’art de Hugues (6).

 Jean-Baptiste Hugues, Jeanne d’Arc
statuette en terre cuite, 1895
© Musée d’Art et d’Histoire de Belfort

Jean-Baptiste Hugues, Jeanne d’Arc, statuette en bronze doré sur piédouche en marbre rouge, 1895
Photographie anonyme, collection de l’auteur

Concomitamment, dans la cité phocéenne, un certain Pierre Casile se fait construire un bel immeuble de rapport à l’angle de la rue de la Bibliothèque et de la place Saint-Michel. Pareille façade accueille traditionnellement la modeste effigie d’une Vierge ou d’un saint protecteur ; ici, le traitement diffère par sa monumentalité et par le choix du sujet. Couronnant une colonne et un chapiteau ouvragé, une Jeanne d’Arc plus grande que nature se dresse fièrement, épée à la main et bannière au vent. La sculpture, œuvre de l’ornemaniste Adolphe Royan (1869-?) d’après les traces de signature, fait peut-être, elle aussi, écho à la décision papale. Pour autant, l’iconographie répond plus certainement au Monument aux enfants du département morts pour la défense de la Patrie pendant la guerre de 1870-1871, érigé sur la Canebière et inauguré le 26 mars 1894 ; dès lors, l’invocation de la Pucelle d’Orléans relèverait plutôt de l’esprit revanchard et du désir de reconquête de l’Alsace-Lorraine qui enflent partout en France, à la fin du XIXe siècle.

Adolphe Royan, Jeanne d’Arc, statue en pierre, 1895
© photo Xavier de Jauréguiberry

(5) J.-B. Hugues, Jeanne d’Arc, étude en terre cuite, Musée d’Art et d’Histoire de Belfort (n° inv. C46.2.10). La statuette en bronze doré, quant à elle, est aujourd’hui non localisée.
(6) Marseillais et grand prix de Rome en 1875, Hugues ne réalise que quatre sculptures d’inspiration religieuse, y compris Jeanne d’Arc, en soixante ans de carrière. Voir Laurent NOET, Jean-Baptiste Hugues, un sculpteur sous la IIIe République. Catalogue raisonné, Paris, Thélès, 2002.

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