vendredi 13 juillet 2012

Jeanne d'Arc sculptée à Marseille 5

C’est dans ce contexte particulier que le journal hebdomadaire d’action catholique, L’Éveil provençal, daté du 13 février 1932, fait l’éloge du décor sculpté de l’Ossuaire de Douaumont, sis près de Verdun. Les statues sont l’œuvre du Marseillais Élie-Jean Vézien (1890-1982), élève des Carli et grand prix de Rome en 1921. L’effigie de la Jeanne d’Arc de Douaumont illustre l’article. Et, en conclusion, le journaliste annonce que l’on peut admirer, du même artiste, la maquette d’une statue équestre de la sainte dans la sacristie de N-D de la Garde ; son auteur l’imagine sur l’esplanade de la célèbre basilique. « Est-il admissible, en effet, que la seconde ville de France ne possède pas une statue de la Sainte de la Patrie ? » (11)

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, statue pierre, 1932
Ossuaire de Douaumont, Meuse

Une souscription est ouverte. Enfin, le 7 mai 1932, la veille des fêtes de Jeanne d’Arc, L’Éveil provençal présente le projet de statue équestre de Vézien. L’iconographie conquérante reflète les ambitions du clergé phocéen. Le monument, prévu en bronze pour le parvis de Notre-Dame-de-la-Garde, s’avère toutefois colossal – pas moins de 7,50 m de haut – et onéreux ; il ne voit finalement pas le jour.

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, maquette en plâtre, 1932
Photographie anonyme, collection de l’auteur

Traditionnellement, les artistes locaux ou résidant dans le département des Bouches-du-Rhône sont favorisés dans les commandes ecclésiastiques. Il existe néanmoins quelques exceptions comme pour la décoration de Saint-Philippe, église d’une paroisse cossue, où le sculpteur parisien Maxime Real del Sarte (1888-1854) est sollicité. Le choix de ce statuaire montre un engagement radical du curé et de ses ouailles. En effet, l’artiste participe très tôt à tous les combats du mouvement nationaliste, monarchiste et antisémite des Camelots du Roi (12). L’un des premiers faits d’armes du sculpteur consiste en la perturbation musclée d’un cours sur Jeanne d’Arc, jugé insultant par l’Action française, professé à la Sorbonne par Amédée Thalamas (13) ; ils valent à Maxime Real del Sarte un séjour de dix mois à la prison de la Santé. Catholique fervent, il admire profondément la Pucelle d’Orléans, fondant durant l’Entre-deux-guerres l’association des Compagnons de Jeanne d’Arc (14). Par ailleurs, sur le plan artistique, il lui consacre de nombreux travaux, notamment une statue de Jeanne au bûcher sur la place du Vieux-Marché à Rouen (1928). Pour Saint-Philippe, il réalise en 1937 une réplique de cette œuvre comme il en réalisera ensuite une pour l’université de Montréal (1944) et pour Buenos Aires (1948). L’iconographie figure donc le martyre, avec néanmoins une variation : les flammes se transforment en gerbes de blé, source d’espoir et de foi prospère.

 Maxime Real del Sarte, Jeanne au bûcher
Statue en pierre, 1937
Église Saint-Philippe, 121 rue Sylvabelle – 6e arrondissement

Le cas de la paroisse Saint-Philippe reflète toutefois une ferveur plus générale des Marseillais. En effet, au cours des années trente et notamment après l’exposition catholique de 1935, les fêtes consacrées à Jeanne d’Arc connaissent une ampleur croissante. Enfin, en mai 1938, pour la première fois, la Fédération Nationale Catholique érige une effigie en plâtre de la Pucelle sur un autel éphémère dressé sur le parvis de l’église Saint-Vincent-de-Paul-Les-Réformés ; ce faisant, une foule considérable défile devant la sculpture, donnant à la manifestation tout son sens. Dès lors, l’opération est réitérée les années suivantes.

(11) Ch. B. P., « Les statues de la chapelle de l’Ossuaire de Douaumont. L’œuvre d’un maître marseillais », in L’Éveil provençal, 13 février 1932, p.3.
(12) L’organisation royaliste des Camelots du Roi, créée le 16 novembre 1908, constitue la branche estudiantine du mouvement monarchiste l’Action française ; Maxime Real del Sarte en est le premier président. La violence de ses membres entraîne sa dissolution, le 13 février 1936, par décret du gouvernement intérimaire d’Albert Sarraut.
(13) En décembre 1908, les cours du professeur d’histoire Amédée Thalamas sont perturbés par les Camelots du Roi qui frappent et insultent l’orateur et son auditoire. Le 17 février 1909, à la suite d’une énième perturbation, le cours est annulé.
(14) Outre des actions symboliques comme confier au curé-doyen de Domrémy, en 1935, un reliquaire contenant de la terre de Rouen recueillie à l’emplacement du bûcher, les Compagnons de Jeanne d’Arc œuvrent auprès Vatican à la levée de la condamnation de l’Action française, prononcée par le Saint Siège en 1926… ce qu’ils obtiennent en juillet 1939.

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