dimanche 22 juillet 2012

Jeanne d’Arc sculptée à Marseille 6

Surviennent alors la guerre, la débâcle, puis la partition de la France en zone occupée et zone libre qui relance le projet avorté en 1932 d’un Monument à Jeanne d’Arc. Au début de 1941, le commandant Dromard prend la présidence d’un comité dont le but est l’érection d’une statue pérenne sur le parvis des Réformés, aboutissement de nombreux groupements et cortèges chrétiens. Louis Botinelly (1883-1962) (15), l’artiste choisi, propose un projet moins grandiose que celui composé par Vézien quelque dix ans auparavant mais plus complexe puisque l’iconographie qui synthétise l’ensemble du cycle johannique comprend une statue (Jeanne écoutant ses voix) et quatre bas-reliefs (Jeanne d’Arc et Charles VII, Sacre de Charles VII, Levée du Siège d’Orléans, Martyre de Jeanne d’Arc). Le message est clair : la sainte est de nouveau convoquée pour bouter l’ennemi allemand hors des frontières.
Toutefois, lorsque le monument de Louis Botinelly est inauguré le 9 mai 1943, la situation a bien changée : le pays désormais vit tout entier sous le joug de l’occupant nazi. Cela n’empêche pas une cérémonie en grande pompe. Outre les officiels – membres du clergé, édiles et notables –, de nombreuses délégations militantes ou partisanes y participent comme les membres de la Légion Française des Combattants (16) et des Volontaires de la Révolution Nationale (17) brandissant une soixantaine de fanions ou encore ceux de la Milice (18) ; quant aux scouts (19), ils forment une garde d’honneur autour de la statue. À cette occasion, deux parchemins sont scellés dans le socle du monument : le premier est un message d’Ève Botinelly, la fillette de l’artiste âgée de dix ans, demandant à la sainte la protection de tous les enfants de France ; le second est une attestation de Mgr Delay, archevêque de Marseille, plaçant la cité phocéenne sous le protectorat de la bergère de Domrémy en espérant que le pays retrouve sa place au sein de la nouvelle Europe. Enfin, les discours d’inauguration désignent nommément l’ennemi officiel : les Anglais qui, comme un écho à la guerre de Cent Ans, viennent de bombarder Rouen.

Inauguration du Monument à Jeanne d’Arc, 9 mai 1943
Photographie anonyme, collection Ève Botinelly
La photographie est légendée par le sculpteur lui-même : « Jeanne d’Arc. Statue pierre demi-dure de 2m030 [sic : 2m30] / inaugurée par Monseigneur Delay archevêque de Marseille / pour la fête Nle [Nationale] de Jeanne d’Arc en 1943 / par Louis Botinelly / Église de St Vincent de Paul / Marseille »

(15) Laurent NOET, Louis Botinelly sculpteur provençal. Catalogue raisonné, Paris, Mare & Martin, 2006.
(16) La Légion Française des Combattants, créée par la loi du 29 août 1940, fusionne selon les vœux du régime de Vichy toutes les associations d’anciens combattants dans le but de régénérer la Nation, par la vertu de l’exemple du sacrifice de 1914-1918.
(17) Les Volontaires de la Révolution Nationale sont de jeunes militants d’extrême droite qui, à partir de novembre 1941, viennent durcir la Légion Française des Combattants.
(18) La Milice, créée par le régime de Vichy le 30 janvier 1943, est une organisation politique et paramilitaire pour lutter contre la Résistance.
(19) Sous l’Occupation, le scoutisme est le premier mouvement de jeunesse agréé, le 24 juillet 1941, par le régime de Vichy qui en fait un pilier de sa politique envers les adolescents.

vendredi 13 juillet 2012

Jeanne d'Arc sculptée à Marseille 5

C’est dans ce contexte particulier que le journal hebdomadaire d’action catholique, L’Éveil provençal, daté du 13 février 1932, fait l’éloge du décor sculpté de l’Ossuaire de Douaumont, sis près de Verdun. Les statues sont l’œuvre du Marseillais Élie-Jean Vézien (1890-1982), élève des Carli et grand prix de Rome en 1921. L’effigie de la Jeanne d’Arc de Douaumont illustre l’article. Et, en conclusion, le journaliste annonce que l’on peut admirer, du même artiste, la maquette d’une statue équestre de la sainte dans la sacristie de N-D de la Garde ; son auteur l’imagine sur l’esplanade de la célèbre basilique. « Est-il admissible, en effet, que la seconde ville de France ne possède pas une statue de la Sainte de la Patrie ? » (11)

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, statue pierre, 1932
Ossuaire de Douaumont, Meuse

Une souscription est ouverte. Enfin, le 7 mai 1932, la veille des fêtes de Jeanne d’Arc, L’Éveil provençal présente le projet de statue équestre de Vézien. L’iconographie conquérante reflète les ambitions du clergé phocéen. Le monument, prévu en bronze pour le parvis de Notre-Dame-de-la-Garde, s’avère toutefois colossal – pas moins de 7,50 m de haut – et onéreux ; il ne voit finalement pas le jour.

Élie-Jean Vézien, Jeanne d’Arc, maquette en plâtre, 1932
Photographie anonyme, collection de l’auteur

Traditionnellement, les artistes locaux ou résidant dans le département des Bouches-du-Rhône sont favorisés dans les commandes ecclésiastiques. Il existe néanmoins quelques exceptions comme pour la décoration de Saint-Philippe, église d’une paroisse cossue, où le sculpteur parisien Maxime Real del Sarte (1888-1854) est sollicité. Le choix de ce statuaire montre un engagement radical du curé et de ses ouailles. En effet, l’artiste participe très tôt à tous les combats du mouvement nationaliste, monarchiste et antisémite des Camelots du Roi (12). L’un des premiers faits d’armes du sculpteur consiste en la perturbation musclée d’un cours sur Jeanne d’Arc, jugé insultant par l’Action française, professé à la Sorbonne par Amédée Thalamas (13) ; ils valent à Maxime Real del Sarte un séjour de dix mois à la prison de la Santé. Catholique fervent, il admire profondément la Pucelle d’Orléans, fondant durant l’Entre-deux-guerres l’association des Compagnons de Jeanne d’Arc (14). Par ailleurs, sur le plan artistique, il lui consacre de nombreux travaux, notamment une statue de Jeanne au bûcher sur la place du Vieux-Marché à Rouen (1928). Pour Saint-Philippe, il réalise en 1937 une réplique de cette œuvre comme il en réalisera ensuite une pour l’université de Montréal (1944) et pour Buenos Aires (1948). L’iconographie figure donc le martyre, avec néanmoins une variation : les flammes se transforment en gerbes de blé, source d’espoir et de foi prospère.

 Maxime Real del Sarte, Jeanne au bûcher
Statue en pierre, 1937
Église Saint-Philippe, 121 rue Sylvabelle – 6e arrondissement

Le cas de la paroisse Saint-Philippe reflète toutefois une ferveur plus générale des Marseillais. En effet, au cours des années trente et notamment après l’exposition catholique de 1935, les fêtes consacrées à Jeanne d’Arc connaissent une ampleur croissante. Enfin, en mai 1938, pour la première fois, la Fédération Nationale Catholique érige une effigie en plâtre de la Pucelle sur un autel éphémère dressé sur le parvis de l’église Saint-Vincent-de-Paul-Les-Réformés ; ce faisant, une foule considérable défile devant la sculpture, donnant à la manifestation tout son sens. Dès lors, l’opération est réitérée les années suivantes.

(11) Ch. B. P., « Les statues de la chapelle de l’Ossuaire de Douaumont. L’œuvre d’un maître marseillais », in L’Éveil provençal, 13 février 1932, p.3.
(12) L’organisation royaliste des Camelots du Roi, créée le 16 novembre 1908, constitue la branche estudiantine du mouvement monarchiste l’Action française ; Maxime Real del Sarte en est le premier président. La violence de ses membres entraîne sa dissolution, le 13 février 1936, par décret du gouvernement intérimaire d’Albert Sarraut.
(13) En décembre 1908, les cours du professeur d’histoire Amédée Thalamas sont perturbés par les Camelots du Roi qui frappent et insultent l’orateur et son auditoire. Le 17 février 1909, à la suite d’une énième perturbation, le cours est annulé.
(14) Outre des actions symboliques comme confier au curé-doyen de Domrémy, en 1935, un reliquaire contenant de la terre de Rouen recueillie à l’emplacement du bûcher, les Compagnons de Jeanne d’Arc œuvrent auprès Vatican à la levée de la condamnation de l’Action française, prononcée par le Saint Siège en 1926… ce qu’ils obtiennent en juillet 1939.

dimanche 8 juillet 2012

Jeanne d’Arc sculptée à Marseille 4

Malgré cette protection, la première Guerre mondiale s’avère un effroyable désastre humain. Une partie de la population se tourne alors vers la religion, provocant un regain de foi. La canonisation de Jeanne d’Arc le 30 mai 1920, suivie par son élévation au rang de sainte patronne secondaire de la France en 1922, participe pleinement à ce renouveau catholique. Par conséquent, les banlieues ouvrières et populaires telles que Saint-Antoine, Saint-Henri, Saint-Just, La Viste ou Les Olives acquièrent leurs effigies en plâtre de la Pucelle d’Orléans, si elle n’en possédaient pas déjà une. En effet, le culte de Jeanne demeure cantonné à la périphérie du centre ville, l’église de la Trinité – La Palud constituant l’unique exception. Cela s’explique probablement par le fait que le petit peuple a payé un plus lourd tribut à la guerre que les classes aisées.
Pour autant, le statut national que la jeune sainte reçoit en 1922 change la donne. Auguste Cornu (1876-?), un sculpteur parisien installé à Cassis dans les Bouches-du-Rhône, sculpte, en 1924, une Jeanne d’Arc en marbre pour la troisième chapelle du bas côté gauche de l’église Saint-Joseph-intra-muros, paroisse d’un quartier bourgeois. La chapelle est consacrée aux morts de la guerre ; la sainte, représentée en train d’offrir son épée à Dieu, se substitue ici à une allégorie de la France ou de la Victoire. Cela répond directement au nouveau statut de Jeanne.

Auguste Cornu, Jeanne d’Arc, statue, marbre, 1924
Église Saint-Joseph-intra-muros
124, rue Paradis - 6e arrondissement

Le regain de la foi catholique dans le pays est renforcé, en 1925, par la béatification de Bernadette Soubirous et les canonisations de plusieurs religieux français tels que Jean Eudes, le curé d’Ars Jean-Marie Vianney ou Thérèse de Lisieux dite de l’Enfant Jésus. À Marseille, l’Église entreprend une vaste opération de re-christianisation du territoire. Cela se traduit par une plus grande visibilité des catholiques : par exemple, le sculpteur Paul Gonzalès (1856-1938), comparse des frères Carli lors de leurs expositions de Vierges, est président de la section d’art chrétien à l’Exposition coloniale de 1922. Treize années plus tard, l’Église triomphante organise une grande manifestation : l’exposition catholique de 1935. Parallèlement, elle se lance dans de nombreux chantiers de sculpture, chantiers somptuaires où le marbre domine, afin de peupler les chapelles et autels nouveaux.