lundi 15 février 2016

Ferdinand Faivre et la Caisse d’épargne des Bouches-du-Rhône

J’ai rencontré la semaine dernière l’arrière-petit-fils du sculpteur marseillais Ferdinand Faivre (1860-1937). Cet artiste mène une importante carrière nationale et internationale – Angleterre, Suisse, Égypte, Argentine et même Japon – qui fait regretter sa rareté à Marseille. J’ai décidé ce matin de montrer pourquoi il n’a pas été retenu sur le prestigieux chantier de la Caisse d’épargne des Bouches-du-Rhône en vous livrant un extrait de Bâtir un palais pour l’épargne (2004), un livre que j’ai coécrit avec l’historienne Laurence Américi.

Ferdinand Faivre (à gauche) sur un chantier
Archives de la famille Faivre

[p.49] Au cours de l’année 1902, alors que le nouvel hôtel ne s’élève encore que sur le papier, de nombreux statuaires et ornemanistes marseillais sollicitent de la Caisse un emploi, accompagnant leur supplique d’un curriculum vitæ et de recommandations. Parmi ceux-ci figurent plusieurs lauréats du prix de Rome de sculpture : André Allar l’a remporté en 1869, Jean-Baptiste Hugues en 1875, Henri Lombard en 1883 et Constant Roux en 1894 ; quant à Auguste Carli qui a acquis un second prix en 1896, il s’enorgueillit avec raison d’une médaille de 1ère classe obtenue au dernier Salon.
Le prestige de ces cinq sculpteurs ne peut que rejaillir sur le bâtiment. Par conséquent, Eugène Rostand, avec l’accord du Conseil des directeurs, retient sur-le-champ leur candidature. Évidemment ce choix, basé essentiellement sur des titres honorifiques et non sur des œuvres, lèse quelques confrères non titulaires de la consécration suprême. Ferdinand Faivre s’offense ipso facto d’avoir été écarté de la liste des décorateurs. Il adresse deux lettres pleines de rancœur au président de la Caisse[1] : « Vous avez dernièrement fait appel aux sculpteurs marseillais pour la décoration de la Caisse d’Épargne que vous faites élever à Marseille. Si vous aviez dit : nous ferons travailler selon notre bon plaisir, je n’aurais rien eu à y reprendre ; c’était votre droit strict. Mais vous n’avez pas fait cela ; vous vous êtes érigé en juge. Vous avez dit : tels titres sont valables, tels autres ne valent rien, tels artistes ont du talent, tels autres n’en ont pas. Quand on se mêle [p.50] d’être juge, il faut être bon juge. » (1er mai 1903) ; « J’aurais bien voulu vous faire toucher du doigt que le Prix de Rome n’est qu’une récompense d’élève par donnant [sic] les moyens d’aller plus loin et que tous ces prix et médailles etc. sont jouet d’enfant, un peu de poudre dans la vie d’un artiste et ne comptant nullement dans son œuvre. » (24 mai 1903). L’indignation et le manque de diplomatie de Ferdinand Faivre n’incitent pas Eugène Rostand à réviser sa position. Il désire le meilleur pour son hôtel or, à ses yeux, le prix de Rome désigne l’élite artistique qu’il souhaite employer.



[1] Archives de la Caisse d’épargne Provence-Alpes-Corse, boite 79, Aa03, travaux d’ornements d’intérieur (1902-1904). Sculpteurs ornemanistes, dossier Faivre.

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